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dimanche 5 mai 2019

Métamorphoses de la vie privée, du XIXe siècle à Facebook par Antoine Lilti (Historien) 02/05/2018

La loi protégeait les personnes soit de la surveillance du pouvoir, soit de la curiosité de leurs concitoyens. L’arrivée des réseaux sociaux a changé la donne, selon l’historien Antoine Lilti.

Mark Zuckerberg ne semblait pas très à l’aise, le 10 avril, devant les sénateurs américains. Le jeune milliardaire, fondateur et PDG de Facebook, devait répondre aux reproches croissants que suscite la plate-forme. La principale inquiétude concerne la confidentialité des données personnelles des utilisateurs. Le scandale suscité par la société Cambridge Analytica a servi de détonateur.


Sous le couvert de la recherche scientifique, cette officine a utilisé les données de 87 millions d’utilisateurs, majoritairement américains, au service de la campagne présidentielle de Donald Trump. Alors que certains vantaient, naguère, le rôle des réseaux sociaux dans les révolutions arabes ou la victoire d’Obama, voici que le plus célèbre d’entre eux se voit accuser de saper les fondements de la démocratie.

Liberté ou dignité

La protection de la vie privée apparaît comme un droit fondamental dans nos démocraties libérales. Pourtant, son histoire est relativement récente, comme l’a montré l’historien du droit Jean-Louis Halpérin. En France, elle n’est entrée dans le code civil qu’avec la loi de 1970, qui reconnaît que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».

Auparavant, ce sont les lois sur la presse qui avaient, au XIXe siècle, posé quelques jalons, en permettant la lutte contre la diffamation et la protection des célébrités. Aux Etats-Unis, le « right to privacy » (« droit à la vie privée ») a été théorisé par deux juristes, Samuel Warren et Louis Brandeis, en 1890, mais il n’a vraiment été reconnu par la jurisprudence que dans les années 1960, et d’abord comme un droit constitutionnel fondé sur le 4e amendement (qui interdit les perquisitions et les saisies non motivées).

Dès lors, certains historiens opposent deux traditions. L’une, américaine, défendrait la vie privée des citoyens contre l’intrusion de l’Etat ; l’autre, française, protégerait la réputation et l’honneur des personnes contre l’indiscrétion des médias. La première reposerait sur le principe de liberté, la seconde sur celui de dignité.

Il faut certainement nuancer cette opposition, mais il reste pertinent de distinguer ces deux façons de justifier la protection de la vie privée, soit contre la surveillance du pouvoir, soit contre la curiosité des concitoyens. L’émergence de la « vie privée » comme valeur à défendre correspond à un double contexte historique : celui de l’affirmation des droits individuels face aux intrusions de l’Etat, celui de la presse populaire et de la globalisation des rumeurs.

Profilage publicitaire

Avec Facebook et les réseaux sociaux, une nouvelle menace se fait jour. Le danger ne vient ni de la surveillance du pouvoir ni de l’indiscrétion des médias de masse. Il ne s’agit plus seulement de protéger la liberté ou la dignité des individus, mais de contrôler l’utilisation commerciale des données personnelles que les individus eux-mêmes dévoilent. C’est tout le modèle économique d’Internet qui est en jeu : la gratuité des services offerts par les plates-formes (réseaux sociaux, mais aussi moteurs de recherche ou services de messagerie) a pour contrepartie leur usage à des fins de profilage publicitaire.

Or, si certains usages sont déloyaux, voire illégaux, parce qu’ils misent sur la complexité des conditions de confidentialité, il reste que le principal atout de Facebook réside dans la bonne volonté avec laquelle les utilisateurs acceptent de mettre en ligne des informations sur leurs goûts, leurs habitudes, leurs relations, sans trop se préoccuper de l’usage qui peut en être fait.

Pourquoi se sentent-ils aussi peu menacés ? Faut-il stigmatiser une culture de l’exhibitionnisme qui rendrait caduc le désir d’intimité ? Ou regretter que nous n’accordions à la vie privée qu’une valeur abstraite, sans réelle conséquence ? Il est plus probable que notre système de valeurs ne s’est pas encore adapté aux transformations technologiques et économiques des deux dernières décennies. Il ne suffit pas d’en appeler au ­ « respect de la vie privée ». Il est urgent de repenser celle-ci dans le contexte d’un espace public en pleine transformation.

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