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lundi 29 avril 2019

Les réseaux très « vieux monde » d’Emmanuel Macron, par Ariane Chemin | Le Monde 27 avril 2019

Dans « Le grand manipulateur », le journaliste Marc Endeweld raconte comment le candidat a cultivé des amitiés lors de sa conquête de l’Elysée.

« Certains commencent à voir quand il n’y a plus rien à voir », écrit Baltasar Gracian dans L’Homme de cour.

Marc Endeweld, ancien journaliste à Marianne, a placé cette phrase en exergue d’un des chapitres du Grand manipulateur, une enquête sur « les réseaux secrets de Macron » qu’il vient de publier aux éditions Stock (360 p., 20,50 €). C’est l’un des mérites de cet ouvrage d’explorer avant la fin du quinquennat la toile d’araignée mise en place par le pouvoir macroniste et éclairée par l’affaire Benalla, à l’été 2018.

Emmanuel Macron a détruit les partis, pas les réseaux du « vieux monde », y compris les plus archaïques : c’est la thèse de cet ouvrage. Mieux, il les a réactivés, « asséchant la concurrence à la manière d’un banquier d’affaires », écrit le journaliste. Grand commerce international, « Françafrique », industries d’armement, sociétés de sécurité, grandes entreprises publiques, droite, gauche… Cloisonnant ses amitiés et ses intérêts, le candidat d’En marche ! a investi ces réseaux lorsqu’il était conseiller ou ministre et dès sa campagne présidentielle, s’adossant naturellement sur eux pour conquérir le pouvoir, selon l’auteur.

Déçus de François Hollande, réfractaires à François Fillon, vieux briscards avides de se venger des quinquas et des quadras qui les ont mis sur la touche… Emmanuel Macron « drague » dès 2016 des élus orphelins mais encore dotés de relais. Un poids lourd de la Mitterrandie, Michel Charasse, devient ainsi l’un des visiteurs du soir du nouveau président et lui souffle le nom de Nicole Belloubet pour le ministère de la justice apprend-t-on. Rien n’est laissé de côté. Autour de Jean-Paul Delevoye et de François Patriat, la commission nationale d’investiture, chargée de choisir les candidats aux élections législatives, ressemble à un bon vieux club de francs-maçons, note Marc Endeweld.

« Le candidat de la diaspora française »

D’autres piliers de ces réseaux sont beaucoup plus jeunes. L’auteur retrace ainsi les amitiés sédimentées de l’ancien conseiller spécial du président, Ismaël Emelien, aux côtés de Dominique Strauss-Kahn ou chez Havas. Et notamment à l’Île Maurice, plaque tournante de nombreux intérêts internationaux, où il fréquente le conseiller du PDG de Veolia, Laurent Obadia, qui fraie depuis toujours dans les eaux du renseignement. Ismaël Emelien s’est aussi lié un peu plus tôt avec Ludovic Chaker, devenu un des piliers de la campagne d’Emmanuel Macron puis l’un de ces mystérieux conseillers du Château. Le journaliste semble convaincu que c’est Chaker qui a « exfiltré » la femme d’Alexandre Benalla et son bébé au lendemain des révélations du Monde.

Marc Endeweld raconte un autre moment de panique, lorsque en janvier 2017, l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron manque d’argent. Au passage, rien d’anormal pour un candidat qui se lance face à des mastodontes, notamment François Fillon. Londres, New York, Beyrouth… Comme d’autres candidats, l’ancien ministre de l’économie fait la tournée des capitales pour lever des fonds, mais c’est sur le fil que son équipe « boucle » ses comptes. Dans L’Archipel français (Seuil, 384 p., 22 €), Jérôme Fourquet a montré qu’Emmanuel Macron était « le candidat de la diaspora française » – il glane à la présidentielle 40 % des voix des expatriés et exilés fiscaux –, mais pas seulement.

« Alexandre Benalla s’occupe des déplacements », écrit l’auteur, insinuant qu’il aurait vu beaucoup de choses. Un chapitre du livre est consacré aux deux voyages qu’Emmanuel Macron effectue en Algérie en 2017. Le Canard enchaîné avait révélé que l’intermédiaire Alexandre Djouhri avait été invité en décembre 2017 à une réception à la résidence de France à Alger par Maurice Gourdault-Montagne : un chiraquien pur sucre, promu au poste de secrétaire général du Quai d’Orsay par Emmanuel Macron contre l’avis de Jean-Yves Le Drian, explique le journaliste, et complice de l’ancien patron du renseignement intérieur Bernard Squarcini.

Lire aussi  Alexandre Benalla et les intermédiaires de la « Françafrique »

Le cas de ce diplomate est un bon exemple de la méthode macronienne. Le nouveau chef de l’Etat a été puiser dans tous les réseaux de ses prédécesseurs, y compris ceux qui, sous Nicolas Sarkozy, ont protégé Alexandre Djouhri. Mais, dans le même temps, Emmanuel Macron nomme à la tête de la nouvelle Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme Pierre Bousquet de Florian, « placardisé » par ce même clan de droite… De quoi en rassurer certains, mais dérouter des lobbyistes. L’auteur raconte qu’alors qu’il trinque à la fête annuelle du Canard enchaîné, en juin 2017, Laurent Obadia vient le trouver pour s’agacer de ce retour en grâce de Bousquet : « Macron a commis sa première erreur ! »

Réseaux « tentaculaires »

Toujours en Algérie, mais en février 2017 cette fois, Emmanuel Macron dîne avec le propriétaire de Cevital, premier groupe privé du pays, le milliardaire Issad Rebrab (il vient d’être arrêté le 22 avril en Algérie, soupçonné notamment de « fausses déclarations relatives au transfert de capitaux vers l’étranger »).

Marc Endeweld s’attarde sur les liens tissés entre M. Macron et cet homme d’affaires rencontré en 2012 lorsqu’il était secrétaire général adjoint à l’Elysée. Lors de son « itinérance mémorielle », en novembre 2018, le président français avait modifié son programme pour visiter une de ses usines proche de Charleville-Mézières. Puis, en janvier, à Versailles, l’a invité à sa table lors du sommet Choose France, qui valorise l’attractivité économique de la France à l’étranger.

Issad Rebrab est un proche de l’ancien trader devenu agent de joueurs Farid Belkacemi, un mystérieux Franco-Algérien qui dispose selon l’auteur de réseaux « tentaculaires » et d’un carnet d’adresses parisien bien fourni. Dans la liste, Alexandre Benalla. Farid Belkacemi et ce dernier s’étaient rencontrés autour de l’éphémère constitution d’une Ligue de défense des musulmans menée par l’avocat Karim Achoui (dont Benalla était le garde du corps, avait raconté Le Monde). Il est l’un des personnages les plus intrigants de cette galerie de portraits qui aligne des noms jusque parfois faire tourner la tête ou laisser croire qu’Emmanuel Macron n’aurait pas été élu, mais porté au pouvoir par une chaîne d’intérêts surpuissants.

Au moins l’ouvrage tente-t-il, en temps réel, l’exercice d’une salutaire radioscopie.

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