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samedi 27 avril 2019

LA MAÇONNERIE ANGLAISE DU XVIII° SIÈCLE, par Pierre Noël | HIRAM.be dans Contributions 8 AVRIL 2019

Gravure bien connue de B. Picart (1741) montrant
une loge au travail. 
La Table Mystique en équerre délimite l’espace rituel.
Le Vénérable Maître porte l’équerre.
Au mur sont les armes des loges (ou des tavernes où elles se réunissent). L’une d’elle, n° 90, est à Paris, au Louis d’Argent, dans la rue de Boucherie (sic). Une autre, n° 127, à Valenciennes in French Flanders (sic).
Dans le médaillon, Sir Richard Steele, un journaliste d’origine irlandaise, fondateur de The Tatler


La Maçonnerie anglaise du XVIII° siècle.

Elle a été récemment analysée avec finesse par Trevor Stewart (Prestonian lecture, 2004) qui décrit son évolution en deux étapes précédée par une stade proto-historique comprenant la lecture de l’histoire légendaire, celle des Devoirs de l’apprenti et du maître, une prestation de serment « sur le livre ».

Deux étapes « historiques »

1° étape : telle que la montre les « Early Catechisms » (1696-1730) qui sont une succession de questions/réponses.

– Questions/réponses concernant les procédures (se déroulant) dans la loge (avec quelques éléments « symboliques » décrivant la loge et ses éléments constitutifs)
– Q/R concernant la réception du candidat
– Q/R sur la qualification de l’apprenti-entré pour un nouveau (2°) degré
– Q/R concernant le comportement hors de la loge (notamment les procédures de reconnaissance (signes et attouchements) et la demande d’assistance financière ou autre.

2° étape (dont l’état le plus achevé est celui des syllabus des trois degrés (1772-1786) de William Preston dont la lecture et la connaissance sont indispensables à la compréhension de l’ensemble. Ils sont heureusement publiés dans Colin Dyer, « Preston and his work », 1987, pp 161-281) :

– La nomenclature concernant Dieu : « Great Architect » et « Grand Geometrician ».
– Dieu conçu, non comme « premier principe » à la Descartes, mais comme intervenant dans la direction des affaires humaines selon « Ses » propres lois
– Image de l’Univers comme un mécanisme céleste opérant selon des principes ordonnés et indépendants de l’activité humaine
– Importance récurrente de la Géométrie (des concepts mathématiques de grandeur et d’étendue, du point à la surface et de-là aux volumes de diverses formes, des polygones aux polyèdres).
– L’obsession de symétrie/asymétrie avec le recours récurrent aux ternaires symboliques.
– L’affirmation optimiste de la perfectibilité humaine
– La croyance (conforme aux idées de Hume) à l’homogénéité de la nature humaine s’accordant avec la confiance en une Maçonnerie « Universelle »
– Les règles morales conçues comme une mécanique éthique créatrice d’une harmonie interne et intra-personnelle.
– La croyance optimiste à l’association heureuse des loges comme symbole de l’association des peuples.
– L’emphase sur la notion d’un franc-maçon bienveillant, bienfaisant, naturellement bon (et de bonne humeur !) qui était un des thèmes populaires de la littérature anglaise du XVIII° siècle
– Le recours à des procédés de codage, de langage secret et de typologie à la mode depuis le XVII° siècle.

Tous ces thèmes ont pu surgir séparément mais c’est au XVIII° siècle qu’ils se sont agglutinés en un ensemble propre à la maçonnerie (anglaise) de ce temps. On comprend aisément que la deuxième étape ait pu se superposer à la première puisqu’elles n’étaient ni contradictoires ni conflictuelles.

On doit ajoute un élément supplémentaire mais postérieur : l’introduction du 3ème degré et de l’Arche Royale. La résistance des loges écossaises, encore largement opératives, à cette introduction suffit à montrer qu’elle n’est pas antérieure au XVIII° siècle.

Une des caractéristiques de la 2° étape est sa cohérence avec sa présentation graduelle toujours basée sur la succession des ternaires, donnant une impression de progression logique et d’achèvement final. La langue en est, soit celle des moralistes du XVIII° siècle, soit celle, archaïque, des nostalgiques des origines opératives.

Une autre caractéristique du discours est son éclectisme, depuis ses emprunts à l’astronomie et à la vision newtonienne de l’univers, ses évocations des mondes enchâssés les uns dans ls autres (vision encore ptolémaïque du monde), ses références à l’antiquité et particulièrement aux constructions bibliques, son obsession du monde méditerranéen (rien là que de bien normal si l’on se souvient que d’était l’âge de gentlemen fortunés faisant le « Grand Tour »). Il convient d’ajouter les développements sur les cinq corps platoniciens, les tétractys pythagoriciennes, l’emblème d’El Shaddai dans la chambre du milieu, la signification numérologique de l’escalier à vis et les quatre éléments primordiaux. Ils témoignent de préoccupations kabbalistiques ou hermétistes des fondateurs.

Tout cela semble un long chemin depuis les chantiers des tailleurs de pierre médiévaux, les « Old Constitutions » britanniques et les catéchismes primitifs du XVII° siècle jusqu’aux loges anglaises du siècle suivant. La question se pose ; comment est-on passé de la 1ère à la 2ème étape (en laissant de côté le passage au 3ème degré) ? On ne peut y répondre qu’en suivant les textes intermédiaires dont tous ne sont pas connus (ils sont de toute façon trop nombreux pour les décrire dans ce court article) mais on peut en donner une brève idée. Les témoins de cette évolution sont les deux éditions des « Constitutions » d’Anderson (1723 et 1738, à prendre avec les précautions d’usage), Le « Pocket Companion » de William Smith (1735) qui donne la première version du « Charge to the new admitted brother », Le « Book M or Masonry triumphant » (1736) publiée par un autre William Smith à Newcastle (qui donne la première allusion à la tradition Harodim). Plus tard viendra « The Spirit of Masonry in Moral and Elucidatory lectures » (1775) de William Hutchinson. Il faut ajouter plusieurs documents (dont certains sont discutés sur Hiram.be), la préface de « Long Livers » (1722), le discours de Francis Drake (1726), celui d’Oakley (1728), l’allocution de Martin Clare (1735) pour n’en citer que quelques-uns. On retiendra aussi l’introduction d’ « Ahiman Rezon » de Lawrence Dermott, à partir de la 2ème édition (1764).

Ces développements sont toujours très présents dans les rituels anglais actuels. Ils se trouvent bel et bien dans les explications des tableaux successifs, dans les Charges aux nouveaux reçus (dans chaque grade), dans les allocutions des Principaux d’un chapitre d’Arche Royale. Certains ont peine à les discerner et c’est là qu’intervient la méthode allusive chère à Jan Snoek (AM 1999). Ne peut comprendre le sens caché d’un texte A que celui qui connaît le texte B auquel A fait allusion !

Certains remarqueront sans doute que tout cela ne se trouve pas dans « Le Régulateur du Maçon » (édité par Pierre Mollier, 6004, avec des notes explicatives)  de « 1801 » ou son modèle de 1786 (Rituels du RF moderne, 1991, préface de Daniel Ligou, postface de Guy Verval). C’est exact et cela montre que la maçonnerie française (« selon le régime du GODF ») n’est pas la copie (exactement) conforme de la Maçonnerie de la Première Grande Loge d’Angleterre.

Cette Maçonnerie prit son essor dans une Angleterre profondément inégalitaire, corrompue, déchirée par les luttes des partis Whigs et Tories, menacée par le danger (jacobite) de retour à l’absolutisme de droit divin et dont les habitants (ceux de la métropole en tout cas) se considéraient (et se considèrent encore) supérieurs à tous (surtout aux irlandais et aux Ecossais). Elle était aussi une société fraternelle et joyeuse (dans la tradition de la « Merry England » !). Les réunions maçonniques s’y tenaient dans la bonne humeur et se terminaient dans la joie et l’harmonie Anderson, 1723, Charge VI § 1 et 2) comme le relate allègrement le Rév. George Oliver dans ses « Révélations d’une équerre » (1855, à lire de toute urgence, esprits chagrins s’abstenir ! On le trouve aisément sur Internet).

Pierre Noël

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