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mercredi 17 avril 2019

Inégalités : « Les leçons de la Rome antique » par Marie Charrel | Le Monde 16 avril 2019

L’universitaire américain Edward Watts dresse un parallèle entre le basculement de la république romaine dans le populisme et les Etats-Unis d’aujourd’hui, qui a valeur d’avertissement, détaille Marie Charrel, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Les ruines du Colisée, à Rome
Chronique. Les inégalités économiques et sociales sont un poison. Lorsqu’elles se creusent et ne sont pas traitées, elles font vaciller les régimes politiques. Et parfois elles mènent à leur chute. Telle est, en substance, l’une des conclusions offertes par les travaux d’Edward Watts, historien à l’université de Californie. Dans son dernier ouvrage, Mortal Republic : How Rome Fell Into Tyranny (« république mortelle : comment Rome est tombée dans la tyrannie », Basic Books, non traduit), paru en novembre 2018, il raconte comment, après des siècles de succès et de prospérité, la puissante République romaine a sombré dans l’autocratie. « Elle est bien sûr très différente de l’Etat moderne, mais la distribution des pouvoirs et les procédures de décision politique de l’ancienne république romaine ont profondément influencé ses héritiers d’aujourd’hui », écrit-il, pensant en particulier aux Etats-Unis.

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Son récit démarre trois siècles avant Jésus-Christ. A l’époque, la République romaine est solide. Elle repose sur trois institutions : les magistrats, le Sénat et les assemblées du peuple, qui se contrôlent mutuellement, tout en produisant consensus et compromis. Ce système permet à la République de s’élargir avec souplesse en intégrant de nouvelles populations. Elle résiste aux invasions. Pendant des décennies, elle génère une croissance économique suffisante, tout en assurant l’équilibre entre le peuple et une élite aristocratique soucieuse du bien-être collectif.

Peu à peu, pourtant, la mécanique se dérègle. 

Au fil des guerres et conquêtes, un cercle de nobles accumulent des richesses et se détournent de l’intérêt général. Ils pervertissent le système pour bloquer les réformes susceptibles de leur nuire. Une nouvelle classe d’hommes d’affaires prospère grâce au commerce et au crédit. Clientélisme et corruption se développent. A Rome, l’afflux d’esclaves étrangers fait grimper le chômage et la pauvreté. Les inégalités économiques se creusent. En 133 av. J.-C., les frères Gracchus tente d’imposer une réforme agraire pour redistribuer les terres aux pauvres. Ils sont assassinés.

Un autocrate qui rassure

La violence se banalise dans l’arène politique. La colère populaire gronde. Rome sombre dans le chaos et les guerres civiles, tandis qu’émergent des figures populistes. Après Jules César, Auguste met fin à la république et devient le premier empereur romain, en 27 av. J.-C. Il défend alors l’instauration de l’empire comme le retour à la liberté, explique M. Watts : Rome est enfin délivrée des mains de l’élite sénatoriale corrompue, incapable d’enrayer les conflits et l’explosion des inégalités. La plupart des Romains approuvent.

Dit autrement : lorsque, après une longue déliquescence, la République dysfonctionnelle a échoué à fournir la sécurité économique et physique à laquelle aspirait le peuple, celui-ci a préféré se tourner vers un autocrate à même de lui fournir la stabilité. « Le succès et l’échec de la république romaine montrent comment des républiques bâties sur le même modèle peuvent répondre à des stress particuliers, écrit l’historien. Ils révèlent également quels comportements politiques sont particulièrement destructeurs. » A savoir, ceux de dirigeants « brisant les normes » et tolérés trop longtemps par les citoyens, parce qu’ils ne font plus confiance aux institutions – ou parce qu’au fil des décennies ils se sont accoutumés à ces comportements.

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Difficile, à la lecture de ces mots, de ne pas penser à Donald Trump. 

Il y a cinq ans encore, voir le président de la première puissance mondiale s’exprimer à coups de messages tonitruants et caricaturaux sur les réseaux sociaux était inimaginable. Assister à la propagation d’infox, de clichés misogynes et racistes par le supposé leader du monde libre dépassait la fiction. Mais aujourd’hui les Tweet outranciers du milliardaire ne choquent guère plus. Nous nous sommes habitués.

Bien sûr, Washington n’est pas Rome, et il faut se méfier des parallélismes historiques. Les anachronismes ne sont jamais loin. Les conclusions hâtives non plus. Il n’empêche : cet ouvrage a au moins valeur d’avertissement. Et pas seulement pour les Etats-Unis.

Marie Charrel

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