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samedi 20 avril 2019

Christiane Taubira : « Le pire serait de nous habituer à Trump » | Le Monde 12.02.2017

Pour l’ancienne garde des sceaux, les sociétés civiles doivent s’organiser en contre-pouvoirs pour empêcher les populistes de répandre leur haine. Le pire serait de nous y habituer. 

Parce que chacun de ses actes, chacune de ses éructations digitales, de ses vociférations plus courtes encore, « The world is a mess » (« le monde est un bazar »), tout ce tintamarre à syllabes avares, ne font qu’épaissir le trait de son caractère grossier, de ses lubies, de ce mode de gouvernement sans pensée, tout ce fatras mental que nous avait déjà révélé sa campagne.

Ignorance 

Il veut faire payer par le Japon les charges de la base américaine d’Okinawa. Déjà fait. Il veut remettre en question l’accord du Pacifique. Avantage à la Chine. Il bégaie sur Taïwan, avance puis recule sur la Crimée, radote sur le Mexique, allume des braises nouvelles au Moyen-Orient. Il semble ne pas situer l’Afrique, tant mieux peut-être, on pense à ce président sénégalais qui disait « la chance de mon pays, c’est que nous n’avons pas de pétrole ». Il récuse le piratage informatique, fasciné par une brutalité plus tranchée que la sienne. Il veut casser l’Obamacare, et tant pis pour ses électeurs qui bénéficient depuis peu d’une couverture sociale. Il imagine les sciences en Bureau de propagande. Réfute le changement climatique. Trépigne contre les immigrés, convulsionne contre les musulmans. Asséner des absurdités ne les a jamais rendues moins aberrantes.

Grotesque et funeste décret

Ruminations primitives, « torture absolutely works » (« la torture, ça fonctionne »). Et il veut repeupler Guantanamo. D’incurables obsessions le travaillent : il lui faut contrôler le corps des femmes. Décret anti-avortement. Il a un biotope et le reproduit à la Maison Blanche : cette frange de millionnaires et milliardaires familiers de Wall Street, rétifs à toute réglementation, très volontaristes sur l’esquive fiscale, accumulateurs compulsifs, totalement indifférents à la vie en société en dehors des clubs selects. Immaturités persistantes. Mâle dominant. Obnubilé par une chimérique Great America, celle du Ku Klux Klan, esclavagiste, ségrégationniste, sexiste, raciste, xénophobe. Hanté par la férocité de la télé-réalité. Miné par une paranoïa des médias.

Nous pouvons toujours nous réjouir de la décision prise à l’unanimité, jeudi 9 février, par la cour d’appel de San Francisco, qui a maintenu la suspension de ce grotesque et funeste décret « Muslim ban », indéfendable. Les trois juges ont motivé leur décision par la nécessité de « protéger l’intérêt général » contre une administration « qui n’a pas démontré le risque de graves atteintes à la sécurité nationale ». Il y a sans doute là un signe de courage moral et de préséance du droit, malgré les menaces et invectives.

Nous pouvons aussi compter sur les contre-pouvoirs, bien qu’ils soient plutôt réduits au Congrès à pratiquer l’obstruction provisoire ; qu’ils soient assez muselés institutionnellement, malgré quelques actes symboliques et signifiants accomplis par des figures démocrates comme John Lewis, ou le sursaut des sénatrices républicaines Lisa Murkowski et Susan Collins. Nous pouvons tabler sur la conscience et la résistance de ministres intérimaires, comme Sally Yates, et de hauts fonctionnaires comme Daniel Ragsdale. Nous pouvons escompter une parole et une action libres de magistrats. Nous consoler avec la société civile qui retrouve le goût du pavé. Tout cela peut advenir et advient déjà.

Une caste de magnats

Nous savons que ces femmes et ces hommes portent l’honneur de tous ceux qui savent que l’Amérique est grande lorsqu’elle est démocratique et conviviale, plutôt que peureuse, injuste et vulgaire. Rien de cela n’atténue les risques inhérents à la maîtrise de l’appareil d’Etat par un président inconséquent, et à sa confiscation par une caste de magnats qui n’ont que la compétence d’un égoïsme lucrativement performant et la légitimité des courtisans.

Ne comptons pas sur ses excès et ses contradictions, ni pour faire réfléchir ceux qui l’ont porté au pouvoir, même s’il n’a pas gagné le suffrage universel, ni pour refroidir ceux qui, ici et en Europe, veulent se perdre et nous perdre dans les vicissitudes que préparent des démagogues dits populistes. Car ce n’est pas un duel entre la déraison et la raison, il n’est pas question de rationalité, de cohérence, de justice, de pertinence, mais de colère, de rage, de frustrations, d’une volonté de revanche et d’un fort désir de destruction. Et tant pis si la terre brûle.

Négligents ou impuissants, nous répondons de l’état du monde. Nous ne serons donc jamais innocents de laisser le monde entre leurs mains. Ils le défont sous nos yeux, y injectent plus de périls qu’il n’en porte déjà. C’est bien ce qui se tisse, de fil en fil. 

Le pire serait de nous y habituer.

Christiane Taubira

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