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samedi 27 avril 2019

24 juin 1717 : le seuil... | Sous la Voûte étoilée

Lorsque les frères de 4 loges se réunissent à l'auberge Goose and Gridiron ("L'Oie et le Grill") le 24 juin 1717, songent-ils qu'ils sont en train de donner forme à la 1ere structure qui va pérenniser la franc-maçonnerie ?

En jetant les bases d'une obédience qui va institutionnaliser pour la première fois le principe de fédération de loges et se donner les moyens de les rassembler, ils construisent les conditions pour que cette institution résiste aux attaques du temps comme à celles des hommes, une institution qui va s'imposer comme l'Esprit des Temps...

La Grande Loge de Londres et de Westminster, c'est son nom, constitue la première structure qui va fédérer des loges maçonniques.

Cette première obédience, anglaise fortement imprégnée des principes venant d'Ecosse, donnera, après une querelle de 63 ans, la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA ou UGLE) en 1813. Cette querelle se terminera par un acte d'union scellant la victoire des "Ancients" (les plus récents) sur les "Moderns" (les plus anciens) et avec elle la quasi disparition de la pratique du rituel des "Moderns".

Cette obédience s'offusquera de la décision du convent du GODF de 1877 qui supprime "l'obligation de croire en dieu et en l'immortalité de l'ame" au point de rompre toute relation avec lui, d'interdire à ses membres de visiter ses loges et de contester la qualité même de franc-maçon à ses membres ! Cette interdiction dure toujours...

Le GODF et la maçonnerie libérale adogmatique sont-ils concernés par 1717 ?

On peut en effet se le demander dès lors que cet évènement sera célébré par la GLUA et par les obédiences  qui en France revendiquent ouvertement des racines communes.

Examinons les deux réponses possibles

Répondre non conduit à considérer que la période 1717 - 1813, (un quasi siècle !) aurait été de la même nature que ce que la GLUA réussira à consolider ensuite dans le monde, c'est-à-dire l'exercice d'un leadership sur la franc-maçonnerie mondiale grace à un sauf-conduit dont elle seule détient les rennes par la "Reconnaissance de Régularité"...

Il n'est pas tout-à-fait anecdotique de noter que cete régularité est synonyme de légitimité. C'est alors que prend tout son sens, dans une certaine façon de penser la maçonnerie, l'obtention de ce "brevet".

D'ailleurs, depuis 1951, la conférence des grands-maîtres d'Amérique et du Canada, dont le rapport prépare le plus souvent les décisions de la GLUA (cf. "Board of general purposes"), a créé une "Commission on information for Recognition".
Voir cet article dans lequel on peut lire cet extrait :
La conférence des grands-maîtres d'Amérique et du Canada a créé en 1951 la « Commission on Information for Recognition » qui évalue la régularité des obédiences du monde entier en fonction de 3 critères :
1/Légitimité des origines.
2/Exclusivité de la juridiction territoriale, ou sinon par consensus ou entente mutuelle.
3/Adhésion aux anciens devoirs, surtout en ce qui concerne la croyance en Dieu, la présence du Volume de la Loi sacrée en loge et l'interdiction formelle de toute discussion religieuse ou politique en loge.
Cette commission échange des informations avec toutes les obédiences régulières du monde.

Ce serait nier la naissance de la maçonnerie française et considérer que la maçonnerie qui s'implante en France serait, grace à une belle anticipation intellectuelle, de la même nature que la FM "régulière" avant la lettre !

Répondre oui, en revanche, c'est revendiquer un héritage maçonnique qui est celui de la naissance de la franc-maçonnerie, telle qu'elle est venue s'implanter sur le continent à partir de 1723. D'ailleurs, beaucoup d'exemples cités par Roger Dachez attestent qu'il y eu ensuite beaucoup d'allers et retours entre Londres et Paris, beaucoup d'habitudes de travailler ici et là au profit d'une maçonnerie quasi identique...

C'est encore affirmer que la manière de "maçonner", ce que l'on nommera ultérieurement le rite, est identique ici et là. Cette manière de maçonner, de vivre la maçonnerie en loge, le rite, dont Roger Dachez rappelle souvent qu'il est le "craft", le métier prendra le qualificatif du pays dans lequel il se pratique ... la France donc... français.

Ceci pour le différencier de celui qui se codifie en 1782, le Rite Ecossais Rectifié ou plus exactement le Régime Ecossais Rectifié, le RER, au convent général de Wilhelmsbad. Les travaux de ce convent se tiennent en français et en allemand. Et Jean-Baptiste Willermoz, secrétaire pour la France, en sera le dépositaire.

Ce n'est que vingt ans plus tard que De Grasse-Tilly importera en France une autre Rite, institué en mai 1801 à Charleston en Caroline du Sud, le Rite Ecossais Ancien Accepté, le REAA. Il sera intégré au GODF par un Traité d'Union en décembre 1804.

Sur ces bases, les Soeurs et les Frères du GODF sont parfaitement fondés à vouloir prendre toute leur place dans la célébration de ce tricentenaire... Tant pour des raisons historiques que pour des raisons de consubstantialité.

24 juin 1717, le départ

La naissance de cette première obédience doit être considérée comme un fait majeur dans la mesure où elle inscrit l'existence de la franc-maçonnerie dans le temps et dans l'espace. Cette sécularisation donnera ensuite à la maçonnerie la capacité d'agir non seulement sur ses membres (la construction du Temple intérieur) mais aussi leur donne la capacité d'agir dans la société (la construction du Temple extérieur).

Cette double dimension de l'engagement maçonnique ouvre la voie à un engagement sociétal, essentiellement Politique, et permet au franc-maçon, Soeur ou Frère, de "travailler à l'amélioration materielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l'Humanité". C'est ce que leur prescrit l'article Premier de la Constitution du Grand Orient de France. Cette prescription est reprise par la Grande Loge Mixte de France et les Loges de Rite Français de la Grande Loge Féminine de France.

C'est une problématique que contestent certains qui appuient leurs démarches sur la négation des structures obédientielles, souhaitant au contraire ne se recommander que de la liberté et de l'autonomie. Tout aussi respectable qu'elles puissent être dans l'esprit de leurs protagonistes, force est de constater que ces démarches ne peuvent s'inscrire que dans l'éphémère, là où pour être fécond, il faudrait être pérenne...

Et c'est bien ce qui se passe le 24 juin 1717

24 juin 1717, la naissance d'une tradition humaniste.

Les frères des quatres loges choisissent d'assurer la pérennité de leur démarche. Avec probablement beaucoup d'incertitudes quant aux méthodes, ils initient néanmoins une voie où le devenir de l'Homme, sa vocation à s'épanouir dans un monde nouveau à construire, constitue le coeur de la démarche.

Au pays de l'Habeas Corpus, et après plus de 150 ans de religion imposée, de rivalités en guerres de succession ou en coups de forces entre Stuart et hanovriens, la perspective de pouvoir choisir son dieu, de pouvoir penser par soi-même apparaît comme la liberté donnée à l'esprit humain de son propre choix, de sa propre émancipation.

Les Lumières britanniques (Enlightenment)  John Locke, Mary Woollstonecraft, David Hume, Adam Smith, Georges Berkeley,... donnent, par le caractère contradictoire des débats des penseurs et philosophes, "force et vigueur" au principe de la "dispute", de la "controverse" qui fait honneur à la liberté de penser.

Cette capacité, cette licence de parler de tout et donc de construire une pensée à l'écart des dogmes, qu'ils soient religieux ou politiques, va s'affirmer comme la franc-maçonnerie du Siècle des Lumières.

Cette pensée libre, libérée, constitue le substrat à partir duquel la franc-maçonnerie va se déployer dans tous les foyers intellectuels de l'Europe du XVIII° siècle.

Affirmer l'identité de la maçonnerie libérale : une bataille culturelle

Alliant progression initiatique (intime) et engagement citoyen (sociétal), le cheminement que popose depuis ses débuts cette maçonnerie "française" comme importation quasi directe de l'esprit et de la pratique (the craft) de 1717, est un engagement du maçon dans la société.

Cette conception est l'objet d'une bataille culturelle interne à la franc-maçonnerie car, manifestant clairement sa non universalité, elle est et continuera d'être l'objet d'une contestation majeure sur son authenticité !

La problématique est simple. Le respect des Landmarks et plus particulièrement les "Principes de reconnaissance commune" des trois Grandes Loges Régulières d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande), tels qu'ils apparaissent aujourd'hui dans la réaffirmation de 2009 de la version de 1938, font apparaître des différences majeures entre ces deux branches de la franc-maçonnerie. L'enjeu de cette nouvelle bataille tient justement dans l'existence de ces deux branches qui se sont créées successivement au fil de l'histoire, c'est-à-dire l'une puis l'autre...

Pour éviter une nouvelle querelle des "Ancients" et des "Moderns", il faudrait que soit établi un consensus sur les origines des deux familles. Nous en sommes loin, et d'ailleurs, est-ce souhaitable ?

La seule manière de l'établir serait une reconnaissance mutuelle, ce qui est précisément en contradiction avec au moins 3 des points de la règle de la GLUA qui en compte 12 : la croyance en dieu, l'interdiction des débats religieux et politique et la mixité dans les travaux maçonniques...

A suivre...

Gérard Contremoulin

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