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vendredi 8 mars 2019

Les religions s’entendent sur les interdits frappant le corps des femmes, par BÉATRICE DELVAUX et ELODIE BLOGIE | LESOIR.BE 19/02/2019

Christiane Taubira, l’ancienne garde des sceaux sous le gouvernement Hollande est connue pour son franc parler. Retirée de la vie politique, elle est l’autrice de nombreux ouvrages. 

Christiane Taubira est connue pour son parler indépendant et fort, et la passion aussi qu’elle met dans ses combats et ses interventions. Militante fervente de la laïcité et de l’émancipation des femmes, comme ministre française de la justice du gouvernement Hollande, elle a mené la très rude bataille pour l’adoption du mariage pour tous. Elle donne à Flagey ce vendredi la conférence inaugurale du Festival « Corps et Religion ». En réponse à nos questions, elle nous a livré, par écrit, depuis la Guyane, la vision qu’elle développera à Bruxelles en cette fin de semaine.

« Corps et religion ». Qu’est-ce que cela vous inspire instinctivement ? Une contradiction, une tension, une osmose ?

Mon premier réflexe est la vigilance. Cette vigilance est tout à la fois instinctive, intuitive, empirique et savante. En tant que femme, j’y vois immédiatement le signe d’un danger, pas anodin, existentiel. Je conçois le rapport entre corps et spiritualité, dans une quête intime. Mais la religion, qui relie et suppose donc une praxis sociale, renvoie à des ordres et des contrôles dans le champ temporel. Ses prescriptions ne peuvent par conséquent échapper à l’analyse, au crible du progrès dans un projet d’émancipation, ou du conservatisme pour le maintien d’un ordre où les rôles sont préétablis et les destinées déjà écrites.

De tous temps, les religieux se sont employés à contrôler le corps des femmes, de sa virginité, de sa fécondité, de sa grossesse, de son apparence. La religion est-elle forcément l’ennemie du corps des femmes ?

Je perçois le rapport des religions au corps féminin comme étant obsessionnel, mêlé de fascination et de panique. Disons au moins pour ce qui concerne les trois religions monothéistes. Parce qu’elles sont très organisées, la religion catholique, avec son clergé et son autorité suprême vaticane, semblant la plus structurée en termes de pouvoir. Elles se réfèrent toutes trois à un Livre sacré, donnant à leurs commandements et dogmes un caractère impérieux, voire absolu. Elles sont toutes comminatoires. Elles sont friandes de querelles entre elles, historiquement avérées, mais s’entendent en effet, d’une part sur un imperium masculin, d’autre part sur des interdits multiples et récurrents frappant le corps des femmes. Comme si ce pouvoir masculin voulait à tout prix soumettre ce qui lui échappe biologiquement. Il semble croire qu’il peut ainsi reprendre aux femmes la maîtrise de l’avenir.

Vous avez dit un jour que le sexisme est le premier système de domination d’un groupe sur un autre, sur lequel ont pu naître les autres, comme le racisme. Les religions sont-elles à « l’origine » de cette « hiérarchie », d’abord le corps, ensuite la race ?

Les religions partagent avec les systèmes d’autorité patriarcale, y compris animistes ou polythéistes, une domination masculine fondée exclusivement sur le fait de nature d’être de chromosome XY, hors toute considération de mérite individuel. En miroir, c’est sur l’autre fait de nature, le chromosome XX que les femmes sont confinées en oppression, aveuglément, un genre tout entier, et sur un long temps. En-deçà de cette hiérarchie de genre, et parce que l’assise de tout pouvoir s’exerce d’abord par le contrôle des corps, les hommes eux-mêmes sont placés sous contrôle social, avec cette consolation qui sert de soupape de sûreté : dominer à la maison, femme (s) et filles. Concernant les amputations infligées au corps, les mutilations génitales sont explicitement motivées par la nécessité de réfréner désir et plaisir, qu’elles soient prescrites sur motif religieux ou en contexte païen. Pour les amputations masculines, l’ablation du prépuce est réputée purifier et accroître le plaisir. On retrouve l’antinomie, voire même l’antagonisme qui vise bien à maintenir un ordre fondé sur l’oppression de genre. Evidemment, si cette oppression, qui repose sur un fait de nature, est légitimée, elle fournit justification à tout autre prétexte de domination, d’exclusion arbitraire, de discrimination.

Le combat pour la laïcité passe-t-il par la protection des corps ?

La loi est-elle la meilleure protection du corps des femmes et des hommes, de l’interventionnisme religieux ? C’est sur la liberté des corps que les catholiques identitaires se sont réveillés et ont embrasé la France, pour cette fameuse loi « mariage pour tous » et pour la PMA. Vous n’avez pas cédé. Cette communauté catholique-là, qui méprise l’autre, et dicte sa religion sur les corps, vous inquiète ?

C’est le droit qui protège les corps (et les esprits). Habeas corpus. C’est en établissant chacune, chacun en tant que sujet de droit qu’on peut lui reconnaître souveraineté sur son propre corps. La laïcité est en plus un principe de concorde en ce qu’elle pose que libre-penseur, croyant pratiquant ou non, agnostique, athée, par-delà toute singularité ou appartenance, chacune chacun d’entre nous est sujet de droit et doit jouir des mêmes libertés, partager les mêmes obligations. Mais c’est la loi qui peut – et doit – instituer ce qui relève de nos libertés et de fait, oui, protéger les corps.

Des personnes ont été et sont heurtées par les droits reconnus aux personnes et couples homosexuels, aux familles homoparentales. Elles évoquent leur conscience. Elles se trompent. Leur conscience concerne leur libre arbitre, pas les droits d’autres citoyens. Les porte-parole des religions monothéistes, qui prônent l’amour au superlatif comme base de leur raison d’être, ont remisé leurs rivalités pour conjuguer leurs efforts et tenter de grignoter du terrain sur le pouvoir politique. En l’occurrence leur mobilisation a surtout rappelé que si la spiritualité, y compris sous forme de croyance avec ou sans Dieu, est une affaire intime, la religion est une affaire sociale, avec forcément des enjeux de pouvoir. Et que la sécularisation de nos sociétés n’est pas achevée, à supposer qu’elle puisse jamais l’être totalement. Ils ont démontré a contrario la pertinence et la valeur de la laïcité.

Quant aux hystériques…

Le corps c’est d’abord les sens, la sensualité, le toucher, l’amour, la sexualité. Pourquoi les religieux (et tant d’autres-) ont-ils si peur du sexe, et du plaisir ? Qu’aimeriez-vous dire aux jeunes filles et aux jeunes hommes qui découvrent leur corps et celui des autres ?

Il n’est rien de plus beau que l’amour. Et l’amour voyage par le regard, les mots, les mains, l’entrelacement et l’enchevêtrement de deux corps, l’attention à la fois anxieuse, humble et conquérante au bonheur et au plaisir de l’autre. En respect et en sincérité. Donner sans compter, recevoir sans devenir blasé. Le fruit de l’amour est offert de surcroît. L’harmonie vient à sa fantaisie, parfois en tâtonnant. Il y a une indicible poésie dans cette alchimie. Quant au péché, il est hors sujet.

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