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samedi 30 mars 2019

La démocratie ? Si c'est pour élire un bouffon imprudent..., par Brice Couturier



Les démocraties souffrent d'une image dépréciée. Qui défend encore les dissidents ?

Dans un article intitulé « l’avenir incertain de la démocratie » et publié sur le site de la BBC, le journaliste Douglas Heaven interroge : « qui se souvient de Joshua Wong ? » Il a été le leader de la contestation démocratique de Hong Kong en 2014, la fameuse « révolution des parapluies ». En 2014, ce frêle étudiant à frange et à lunettes avait fait la une du Time. Le magazine Fortune l’avait classé dans la liste des « 10 personnes les plus influentes du monde ». En août dernier, il a été condamné à 6 mois de prison. Il en est sorti sous caution à la fin octobre. Personne en Occident ne semble plus se soucier de lui. Pourquoi les pays démocratiques ont-ils cessé de soutenir les démocrates ? interroge Douglas Heaven. Parce qu’en quelques années, la démocratie a perdu beaucoup de son aplomb. Elle est minée par le doute, face à des régimes autoritaires beaucoup plus sûrs d’eux. Et qui avancent leurs pions sur le grand échiquier mondial en complet redéploiement…

Evidemment, comme l’explique Edward Luce dans son livre, The Retreat of Western Liberalism, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis a beaucoup nui à l’image de la démocratie à travers la planète. Elle a mis en mauvaise posture les libéraux chinois qui souhaitent instaurer chez eux le multipartisme et des élections libres. Si c’est pour donner le pouvoir à un bouffon imprudent, autant conserver le système du parti unique (communiste) et de la méritocratie (confucéenne), rétorquent les conservateurs chinois…

Londres, ancien phare de la démocratie, devenue le refuge des oligarques et de leurs fortunes...

« C’est l’Occident tout entier qui incline, selon les sociétés, soit vers le populisme, soit vers la ploutocratie », écrit notamment Edward Luce. Et il ajoute qu’avec Trump, les Etats-Unis se sont livrés à une sorte de « Ku Klux Kardachian, combinant un populisme de droite dure avec le pire du spectacle de variétés post-moderne. Trump était supposé avoir conduit la révolte contre les élites. En pratique, il n’a pas perdu de temps avant de faire adopter des baisses d’impôts et un véritable banquet de dérégulations dont se délectent d’avance les élites en question. » C’est la technique bien connue en marketing du « bait and switch » - susciter la convoitise auprès d’une clientèle avec un produit et lui en substituer un autre au moment de l’exaucer.

Mais l’autre phare de la démocratie libérale, la Grande-Bretagne, n’est pas en meilleure posture : Peter Pomerantsev, l’auteur de Rien n’est vrai, tout est possible, dit de Londres : autrefois, à l’époque soviétique, c’était le phare de cette fameuse démocratie à laquelle aspiraient nos parents dissidents. Aujourd’hui, c’est l’endroit où les oligarques placent leur fortune. Et aux yeux des Russes, l’Occident tout entier est devenu « l’endroit qui abrite et renforce les forces mêmes qui les oppriment ».

Dans ce remarquable livre sur la Russie de Poutine, Pomerantsev montre comment les Russes sont passés sans transition du monde soviétique à la démocrature actuelle. A la fin de l’époque soviétique, personne ne croyait plus au communisme, ni la population ni même les dirigeants. Mais il a fallu vivre pendant encore 20 ans comme si on y croyait. Dans l’étrange régime établi par Poutine il y a maintenant 19 ans, il y a des sortes d’élections, mais la démocratie est une fiction. Dans une société ainsi habituée à baigner dans le simulacre, comment s’étonner que les gens deviennent cyniques ?

Ce cynisme n’est pas absent des vieilles démocraties comme les nôtres. Comment s’y porte le sentiment démocratique ?

En baisse. Les sondages du World Values Survey montrent une véritable érosion de l’adhésion des jeunes, en particulier, aux valeurs démocratiques. Un jeune de moins de 30 ans sur 6, en Europe et aux Etats-Unis, estime qu’un pouvoir n’ayant pas de comptes à rendre devant un Parlement serait « une bonne chose ».

Frappant aussi, le fait que, contrairement à ce qu’on pouvait observer dans les années d’après-guerre, ce sont aujourd’hui les plus pauvres qui sont les plus attachés au système démocratique. De ce côté, on ne se moque plus de la « démocratie formelle », comme le faisaient autrefois les marxistes. Tandis qu’une fraction importante des riches (15 %), au contraire, avoue qu’elle s’en passerait volontiers. On entend de plus souvent les membres des classes supérieures américaines, épouvantés par l’élection de Trump, réclamer un examen de passage pour les électeurs, comme il en existe un pour les conducteurs de voitures.

Joan Hoey directrice de l’Economist Intelligence Unit pour l’Europe, s’en amuse : « il faut défendre la démocratie, disent-ils. Contre qui ? Contre le peuple ? » Et voilà que resurgit la vieille angoisse platonicienne : la démocratie risquerait de donner trop de pouvoir à la plèbe ignorante, aux masses incompétentes qui ne suivent que leurs émotions. Dans nos systèmes méritocratiques, où le diplôme a remplacé l’argent, les élites renouent vite avec la tentation censitaire, ironise, de son côté, Edward Luce…

Et il poursuit : « Si nous mettons une croix sur la moitié de la société en tant que « lamentables » - l’adjectif utilisé par Hillary Clinton pour désigner les électeurs de Trump - nous ne saurions prétendre retrouver leur attention ». Des tas de gens qui avaient cessé de participer aux élections retrouvent le chemin des urnes…, c’est pour élire des populistes. Les élites s’en affligent. Et s’il fallait s’en réjouir ? Et si le nécessaire regain démocratique devait, dans un premier temps, en passer par là ?

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