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mardi 5 février 2019

Les « fous de Dieu » de Trump, par Jean-Pierre Filiu | Le Monde 03 février 2019



Deux fondamentalistes chrétiens détiennent aujourd’hui la vice-présidence des Etats-Unis (Mike Pence) et la direction des Affaires étrangères (Mike Pompeo). 

« J’ai donné ma vie à Jésus-Christ » (Mike Pence durant la campagne de 2016)

Lorsque Mike Pompeo, le chef de la diplomatie des Etats-Unis, intervient solennellement à l’Université américaine du Caire, le 10 janvier 2019, son intention explicite est d’éclipser le discours historique de réconciliation entre l’Islam et l’Amérique qu’avait prononcé Barack Obama, dix ans plus tôt, dans ces mêmes lieux: « Dans mon bureau, je garde une Bible ouverte pour me rappeler de Dieu, de sa Parole et de sa Vérité. Et c’est la vérité, avec un petit « v », que je vais énoncer aujourd’hui. C’est une vérité qui est rarement évoquée dans cette partie du monde, mais comme je suis un militaire de formation, j’irai aujourd’hui droit au but: l’Amérique est une force au service du bien au Moyen-Orient ». Le secrétaire d’Etat martèle au Caire que « l’Amérique a cessé d’avoir honte d’elle-même » au Moyen-Orient, pour mieux célébrer « la bonté innée de l’Amérique ».

L’AFFRONTEMENT DU BIEN ET DU MAL 

Le ministre des Affaires étrangères n’a fait qu’officialiser au Caire la posture religieuse de l’administration Trump au Moyen-Orient, très influencée par le fondamentalisme militant de Pompeo et du vice-président Mike Pence. Le président des Etats-Unis, lui-même peu pratiquant, s’est appuyé sur le vote évangélique, estimé à un cinquième de l’électorat, pour conquérir le Parti républicain, puis la Maison blanche. Durant la campagne de 2016, Pence a multiplié les vibrantes professions de foi, se présentant comme « un Chrétien, conservateur et républicain, dans cet ordre ». Il a rappelé avoir, à l’âge de 18 ans, « donné sa vie à Jésus-Christ », abandonnant le catholicisme de sa famille et le libéralisme de son éducation pour embrasser la forme la plus agressive de l’évangélisme. Son épouse Karen et lui sont des fidèles de la College Park Church d’Indianapolis, une des « églises-géantes » (megachurches) dont l’impressionnante capacité d’accueil a marqué l’expansion récente de l’évangélisme aux Etats-Unis.

Un proche de Pence le dit convaincu que « Dieu a un plan » pour l’Amérique, un plan auquel le vice-président se doit de contribuer activement. Signataire en 2015, comme gouverneur de l’Indiana, d’une réglementation sur la « liberté religieuse » permettant de fait la discrimination homophobe, Pence avait alors dû reculer face au tollé de l’opinion. Il a depuis pris sa revanche en poussant Trump à endosser une ligne très conservatrice, notamment lors des nominations à la Cour suprême. Pence est conforté sur cette ligne dure, en avril 2018, par la promotion à la tête de la diplomatie américaine de Mike Pompeo, que Trump avait précédemment nommé à la direction de la CIA. Pompeo est, tout comme Pence, un born-again, un croyant « né de nouveau » dans l’évangélisme. Son église de Wichita, dans le Kansas, a en effet rompu avec son affiliation presbytérienne d’origine pour adopter un évangélisme de combat, entre autres par rapport à l’Islam.

DES MILITANTS DU « SIONISME CHRETIEN » 

Pompeo déclare à ses paroissiens du Kansas en 2014 que l’Islam radical « croit à l’impératif religieux d’éliminer les Chrétiens de la face de la terre. Ils ne sont certainement qu’une minorité dans la foi musulmane. Mais ces gars sont sérieux, ils haïssent les Chrétiens et nous ne devons qu’en être plus déterminés à prier, à tenir bon et à lutter, car nous savons que Jésus-Christ notre sauveur est réellement notre seule solution pour notre monde ». Cet acte de foi se retrouve fidèlement dans le discours prononcé au Caire par le désormais chef de la diplomatie américaine. Il salue avec emphase à cette occasion la « liberté religieuse » que garantirait le président Sissi (le dictateur égyptien, à l’image des autres despotes arabes, se pose en « défenseur des minorités » pour mieux justifier l’oppression de sa population). Pence et Pompeo ont auparavant bataillé pour que Trump obtienne de son homologue turc Erdogan la libération d’un évangélique américain condamné pour « espionnage ». La libération de ce pasteur, en octobre dernier, entraîne un net réchauffement des relations entre Erdogan et Trump, qui annonce, deux mois plus tard, le retrait des troupes américaines de Syrie, laissant ainsi les milices kurdes à la merci d’une offensive turque.

Jim Mattis, le chef du Pentagone, démissionne en protestation contre un tel retrait. Ce général « réaliste » n’a toujours pas été remplacé, ce qui ne peut que renforcer le poids des fondamentalistes Pence et Pompeo, eux-même encouragés dans leur obsession pour « l’Islam radical » par l’idéologue néo-conservateur qu’est John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale. Tous trois convergent dans une réthorique de combat à l’encontre de l’Iran et un soutien inconditionnel au Premier ministre Nétanyahou en Israël. Le « sionisme chrétien » auquel s’identifient Pence et Pompeo a connu son heure de gloire, en mai 2018, lors du transfert de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, tandis que Nétanyahou mise dorénavant plus sur les évangéliques américains que sur la communauté juive.

En octobre 2018, le film évangélique « La prophétie Trump » est diffusé dans les salles américaines pour exalter la mobilisation fondamentaliste au profit de l’actuel chef de l’Etat. Trump y est célébré comme le « candidat de Dieu pour le chaos » au Moyen-Orient, un chaos qui participerait justement de l’accomplissement des prophéties.

Jamais les fondamentalistes américains n’ont été aussi puissants au sommet du pouvoir. Ce n’est une bonne nouvelle ni pour le Moyen-Orient, ni pour le reste du monde.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris). Il a aussi été professeur invité dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). 
Ses travaux sur Israël et le monde arabo-musulman, diffusés dans une quinzaine de langues, ont été régulièrement primés en France et à l’étranger.
Il a également écrit le scénario de bandes dessinées, en collaboration avec David B. ou Cyrille Pomès, ainsi que le texte de chansons mises en musique par Zebda ou Catherine Vincent.

Il est enfin l’auteur de biographies de Jimi Hendrix et de Camaron de la Isla.

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