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mercredi 27 février 2019

L’autre visage du libéralisme : Alain Boyer et Jean-Fabien Spitz reviennent chacun dans un essai sur les liens entre liberté et justice, propriété et redistribution, par Serge Audier | LE MONDE 15 mars 2018

Apologie de John Rawls, d’Alain Boyer, PUF, 336 p., 29 €.
La Propriété de soi. Essai sur le sens de la liberté individuelle, de Jean-Fabien Spitz, Vrin, « Philosophie concrète », 232 p., 19 €.

Une des évolutions idéologiques les plus spectaculaires, dans la France des dernières décennies, est la démonisation du mot « libéralisme ».

Alors que la critique frontale du capitalisme reste minoritaire, le rejet du libéralisme fédère des milieux divers, de la gauche radicale aux catholiques conservateurs. Exploitant cette tendance, quelques éditeurs ont multiplié les essais à succès contre cet épouvantail, catégorie fourre-tout où sont amalgamés le libéralisme culturel et la financiarisation de l’économie.

Il se pourrait que ces procès reposent sur des confusions conceptuelles et historiques. Outre le fait qu’ils dissimulent parfois un fantasme de restauration traditionaliste, ils risquent de nous priver des outils pour comprendre et transformer le capitalisme. C’est en tout cas ce que suggèrent deux livres importants. Leurs auteurs, Alain Boyer et Jean-Fabien Spitz, sont des philosophes rigoureux qui se méfient des effets de manches. Tous deux démontrent que la famille libérale est clivée sur des questions cruciales comme l’inviolabilité absolue de la propriété. Les implications n’en sont rien de moins que l’avenir de l’Etat social, du partage et de la redistribution des richesses.

Tirs croisés

Un bon point de départ est la Théorie de la justice (Seuil, 1987), du philosophe américain John Rawls (1921-2002). Ce classique du libéralisme social définit une société juste selon deux principes : celui des libertés égales, correspondant aux droits fondamentaux, et celui pour lequel, dans le cadre de l’égalité des chances, les inégalités sociales et économiques doivent être agencées de manière à apporter le bénéfice maximal aux moins bien lotis. Car les plus pauvres n’ont pas plus intérêt à une égalité spartiate qu’à un capitalisme très inégalitaire dont ils n’auraient que les miettes.

Cette théorie fit l’objet de tirs croisés. D’un côté, les libertariens, partisans d’un Etat minimal, comme Robert Nozick (1938-2002), l’accusèrent de favoriser un Etat redistributeur et spoliateur. De l’autre, les communautariens, tel Michael Sandel, lui reprochèrent de promouvoir un modèle de société purgé de toute valeur substantielle, fondé sur une vision abstraite de l’individu, sans attaches ni engagements communautaires.

Dans Apologie de John Rawls, Alain Boyer objecte que ces attaques reposent sur des contresens d’autant plus graves qu’ils nourrissent le procès généralisé fait au libéralisme, supposé être une doctrine sans substance, immorale et cynique. On critique ainsi Rawls pour avoir fondé son libéralisme politique sur des bases neutres vis-à-vis des visions religieuses ou philosophiques globales.

Pourtant, relève Boyer, cela ne signifie pas que son libéralisme social soit immoral : la justice est pour lui une fin morale susceptible d’être partagée par tous. Et les individus, loin d’être des ectoplasmes obsédés par leur seul intérêt, sont des personnalités soucieuses de choisir et de réaliser leurs valeurs, mais aussi d’être des citoyens coopérant dans leurs différences.

Pour Jean-Fabien Spitz aussi, dans La Propriété de soi, accuser le libéralisme empêche de comprendre que les offensives contre l’Etat social, depuis la révolution reaganienne, procèdent d’une idée libertarienne, comme celle de Nozick, dont le postulat est que les individus ont une propriété absolue sur eux-mêmes et leur avoir. Même milliardaires, ils ne devraient pas être contraints de contribuer à l’Etat-providence ; les obliger à payer des impôts, ou à limiter autrement leur propriété, serait une sorte de viol.

Face aux effets très inégalitaires de ce dogme, il serait tentant d’abandonner l’idée de propriété. Mais Spitz avertit que celle-ci est une chose trop sérieuse pour être laissée aux libertariens. L’idée d’un droit de propriété absolu et asocial est d’ailleurs un mythe : ce droit procède d’une norme collective qui peut évoluer suivant les besoins d’accès à l’autonomie de tous les membres de la société.

De même que le droit de propriété sur les choses est conditionné par la possibilité qu’ont tous les autres d’y accéder, garantie de leur indépendance, de même notre propriété sur nous-mêmes est en partie limitée par le droit des autres sur leur propre personne. Ce qui justifie un programme ambitieux de diffusion et de transfert des ressources.

Tels sont les horizons des vrais ­ « libéraux progressistes », qui restent de précieux alliés pour défendre un modèle social capable de promouvoir l’autonomie de tous.

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