RECHERCHER DANS CE BLOG

samedi 16 février 2019

Jeremy Bentham, fondateur de l’utilitarisme | GILLES DOSTALER ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°298

Partisan de l'abolition des privilèges, Bentham analyse les plaisirs et les peines des individus. D'abord disciple du libéralisme d'Adam Smith, il s'éloigne du laisser-faire et donne à l'Etat un rôle prépondérant.

Juriste, criminologue avant l’heure, philosophe, penseur du social, du politique et de l’économie, Jeremy Bentham était un boulimique de l’écriture. Il a laissé des dizaines de milliers de pages manuscrites dont seule une mince partie a trouvé le chemin de l’édition. Bentham ne se souciait pas vraiment d’être publié, mais voulait tout de même, inlassablement, convaincre ses contemporains de mettre en oeuvre les réformes qu’il jugeait indispensables pour atteindre " le plus grand bonheur du plus grand nombre "

C’est ainsi qu’il s’adressa aux décideurs dans son pays, aux artisans de la Révolution française, aux dirigeants de plusieurs pays européens - dont les " despotes éclairés " Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie et Joseph II d’Autriche -, au président des Etats-Unis et aux dirigeants d’autres pays américains. En désespoir de cause, il s’adressera directement au peuple américain dans une lettre ouverte publiée en 1817.

Malgré ses échecs répétés, il jouit d’une grande réputation, entre autre auprès d’économistes célèbres, tels Adam Smith et David Ricardo, et il est, pendant vingt-cinq ans, le protégé du Premier Ministre anglais Lord Shelburne. Sa rencontre de 1808 avec l’économiste et historien James Mill, qui le convertit au réformisme démocratique, est déterminante. Elle marque la naissance de ce que l’on appelle le " radicalisme philosophique ", dont le programme comprend le suffrage universel, le scrutin secret, le découpage plus égalitaire des circonscriptions, l’abolition des privilèges de l’aristocratie et de la propriété foncière, la liberté d’expression et de presse, la légalisation des syndicats, la condamnation de l’esclavage et de la colonisation, la généralisation de l’éducation publique. Une première victoire politique du radicalisme sera le Reform Bill qui, en 1832, peu de temps après le décès de Bentham, élargit le suffrage et abolit certaines pratiques de corruption.

Le calcul des plaisirs et des peines

Il y a, dans l’oeuvre multiforme et l’action incessante de Bentham, une ligne directrice : le principe d’utilité, qu’il oppose à ceux de l’ascétisme ou de la sympathie. Il n’est ni le seul ni le premier à avoir formulé ce principe dont on trouve des formulations chez Francis Hutcheson, David Hume, Cesare Beccaria et Claude-Adrien Helvétius, mais Bentham est celui qui en a donné les plus longs développements et les plus larges applications, tant au niveau de l’action individuelle qu’à celui de l’action collective. Ce principe s’appuie sur une conception de l’être humain qui s’imposera en économie avec l’émergence de la théorie néoclassique : celle d’un individu guidé par son intérêt dont l’action est entièrement déterminée par la recherche du plaisir et l’évitement de la peine.

Pour Bentham, le plaisir et la peine sont des grandeurs qui peuvent être calculées, et il consacre plusieurs passages de ses écrits à proposer des modalités très précises de " felicific calculus ". Il distingue ainsi quatorze sortes de plaisirs et douze catégories de peines. Chaque plaisir peut être mesuré par sa durée, son intensité, sa proximité, sa probabilité, sa fécondité, son extension et sa pureté. Les plaisirs varient selon les individus en fonction de 32 circonstances. L’argent est l’étalon permettant de mesurer et de comparer les plaisirs. En économie, on atteint le bonheur par la richesse, cette dernière étant le fruit du travail, qui constitue une peine.

Alors que l’individu cherche spontanément à maximiser le plaisir et à minimiser la peine, l’Etat a pour fonction d’accroître l’utilité en visant à obtenir le plus grand plaisir pour le plus grand nombre. 

C’est l’utilité qui est le fondement de l’action des pouvoirs publics, et en particulier du pouvoir juridique à l’étude duquel Bentham consacrera le plus clair de son énergie, multipliant les propositions détaillées de codes juridiques. Abolition de la peine de mort, de la torture et de la déportation, proportionnalité entre les peines et les délits, décriminalisation de l’homosexualité, égalité entre les sexes, droit de divorcer figurent parmi les moyens proposés pour augmenter l’utilité collective. Il consacre beaucoup de temps, d’énergie et d’argent à la promotion d’un projet de bâtiment, le panoptique, pour l’enfermement et la surveillance des prisonniers, dont des versions modifiées pourraient aussi servir pour loger les pauvres, les indigents, les malades et les fous. Le principe panoptique d’inspection continuelle peut même être étendu aux écoles, aux entreprises et aux bureaux gouvernementaux. Bentham est par ailleurs l’un des premiers penseurs à défendre les droits des animaux, susceptibles eux aussi de ressentir peines et plaisirs.

Les idées économiques

Les avis sont partagés sur les idées économiques de Bentham. Alors qu’il est vu par les uns, dont Karl Marx et John Maynard Keynes, comme un apôtre du libéralisme classique, d’autres, en particulier Friedrich Hayek, le considèrent comme un précurseur du collectivisme. De son côté, William Stanley Jevons voit en lui le principal inspirateur de la théorie de la valeur-utilité et de l’analyse marginaliste, qui s’imposera dans la pensée économique du XXe siècle. D’autres soulignent que chez Bentham, c’est d’abord le travail qui se présente comme fondement de la richesse et donc première source de la valeur. Comme c’est souvent le cas, la vérité - qui n’est jamais simple et rarement pure, disait Oscar Wilde - se situe au confluent de ces diverses opinions. Et Bentham a modifié, parfois radicalement, ses positions au cours de sa longue carrière.

- Il se présente d’abord comme un disciple du libéralisme d’Adam Smith, qui était son ami. Il publie d’ailleurs son premier ouvrage, Fragment sur le gouvernement, la même année que la Richesse des nations. Son premier écrit économique, Défense de l’usure, paraît onze ans plus tard. D’une certaine manière, Bentham s’y révèle plus smithien que Smith, qui encadrait le principe de l’usure d’une limitation légale du taux de l’intérêt. Bentham propose au contraire d’abolir toute fixation d’un taux limite à l’intérêt. Le prêt d’argent est une transaction entre adultes consentants, l’usure n’est donc pas un vice et son interdiction, en restreignant les possibilités de choix individuel, augmente plus la peine qu’elle ne diminue le plaisir.

- A partir de son Manuel d’économie politique et dans les écrits qui suivent, Bentham s’éloigne du laisser-faire et donne à l’Etat un rôle de plus en plus important. Il distingue les " non-agendas ", actes pour lesquels l’initiative privée est plus utile que l’intervention de l’Etat, des " agendas " pour lesquels les pouvoirs publics peuvent au contraire augmenter l’utilité collective. Or, ces agendas se révèlent nombreux. Ainsi Bentham est-il fort préoccupé par l’existence et les conséquences sociales du chômage. Il estime, contrairement aux opinions de ses contemporains Jean-Baptiste Say, David Ricardo et James Mill, que des politiques de stimulation monétaire et de travaux publics sont susceptibles de favoriser l’emploi. Mais, comme Ricardo et Thomas Malthus, il s’oppose aux lois sur les pauvres, qui désincitent au travail, et propose de regrouper ces derniers dans des " industry-house ", où ils fourniront un travail productif.

- Bentham a fait des propositions détaillées de contrôle du système financier et bancaire, en particulier de l’assurance. Favorable à des revenus équitablement partagés, il propose une réforme fiscale rendant l’impôt progressif. Il évoque l’idée d’un taux de salaire minimum. Dans un autre domaine, le système hospitalier comme celui de l’enseignement doivent aussi relever de la responsabilité de l’Etat. Il propose un système public d’assurance sociale. L’Etat a aussi un rôle à jouer dans la collecte et la diffusion de l’information, qui est un bien public, comme dans la mise en place d’un système de transport. De manière plus générale, l’Etat et la législation doivent assurer quatre objectifs à la société de manière à promouvoir le maximum d’utilité, et donc de bonheur : la sûreté, l’égalité, la subsistance et l’abondance. Les deux derniers sont l’objet propre de l’économie et découlent de l’augmentation des richesses.

ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°298 - 01/2010

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire