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mercredi 23 janvier 2019

Tony Blair : « Lorsque les Britanniques comprendront où les mène le Brexit, ils hésiteront » LE MONDE | 30.04.2017

L’ancien premier ministre britannique travailliste a livré ses analyses sur le phénomène Macron et les suites à attendre des négociations sur le Brexit.

Vingt ans après avoir hissé le « New Labour » au pouvoir, Tony Blair tente de revenir dans le débat politique en créant un Institut pour le changement global destiné à aider les responsables politiques centristes à lutter contre les populismes. A l’heure de l’effondrement du PS français et de la crise du Labour face au Brexit, l’ancien premier ministre britannique, aujourd’hui impopulaire dans son pays à cause de son engagement en faveur de la guerre en Irak, a confié vendredi 28 avril à un groupe de correspondants de presse étrangers à Londres, dont Le Monde, ses analyses sur le phénomène Macron, les craintes liées à la mondialisation et les négociations entre Londres et l’Union européenne.

Le Monde : certains observateurs britanniques voient en Emmanuel Macron un Tony Blair français. Le considérez-vous comme votre héritier ?

Tony Blair : à l’évidence, M. Macron existe par lui-même et il n’est l’héritier de personne. L’important est que son élection serait une victoire considérable pour une approche de la politique ouverte sur le monde. Ce serait une chance non seulement pour l’Europe mais aussi pour le Royaume-Uni qui a besoin d’une Union européenne forte. Je crois que l’esprit [centriste] que représente Macron trouve un écho dans tous les pays d’Europe et plus largement dans le monde politique occidental. J’ai essayé de faire que le Labour véhicule un tel esprit. Au Royaume-Uni, je préférerais que ce soit le Labour qui poursuive dans cette voie. Car si notre choix finit par se limiter entre des conservateurs partisans d’un hard Brexit et des travaillistes d’extrême gauche [avec Jeremy Corbyn], il y aura beaucoup de gens laissés sur le bord de la route. Ce que Macron représente en France n’est donc pas limité à la France.

Comment expliquez-vous la déroute des partis sociaux-démocrates en France comme au Royaume-Uni ?

C’est extrêmement simple. Le monde change de plus en plus vite et la gauche doit sans cesse se moderniser. C’était mon idée en 1997 et elle est encore plus pertinente en 2017. Tout ce qui s’apparente à une forme de conservatisme de la gauche ne peut réussir parce que les forces de progrès ne peuvent gagner que lorsqu’elles comprennent l’avenir, font preuve d’optimisme et montrent aux gens qu’elles sont capables de le faire fonctionner pour eux. Nous devons être à l’avant-garde pour expliquer comment la technologie va transformer nos sociétés et notre économie, comment un gouvernement responsable et actif peut protéger les gens et les défendre. Si la gauche se replie sur une sorte d’isolationnisme anti-business, elle ne fait que perdre.

Est-il toujours pertinent d’opposer la droite et la gauche ?

Je pense que cela signifie toujours quelque chose, mais qu’il faut ajouter une dimension qui est aussi importante aujourd’hui : l’ouverture et la fermeture. Certaines parties de la gauche et de la droite se retrouvent de chaque côté. Je choisis l’approche ouverte, mais cela signifie que sur des sujets comme l’immigration et la sécurité, la gauche doit prendre des positions fermes, parce que sinon les gens pensent que nous ne comprenons pas leurs craintes à propos des changements culturels [liés à l’immigration]. Il est très important que la gauche ne confonde pas ces craintes avec des préjugés. Parce que l’absence de règles alimente les préjugés.

Les solutions économiques libérales que vous incarnez n’ont-elles pas cessé d’apparaître pertinentes aux perdants de la mondialisation ?

Le plus important pour les progressistes est de proposer un programme politique capable d’expliquer aux peuples comment la mondialisation peut être utilisée non à leur détriment mais à leur profit. Il faut admettre que la mondialisation est un état de fait, accepter ses bienfaits tout en préparant les gens à ses conséquences. Si vous tentez de l’entraver, vous arrivez au protectionnisme et à l’isolationnisme, vous opposez les pays les uns aux autres et c’est un cul-de-sac. Ma conviction de base est que la mondialisation est une force conduite par les gens, la technologie, les voyages, les migrations, et pas vraiment par les gouvernements. Les partis politiques qui promettent de stopper tout cela ne peuvent que décevoir.

Les vraies réponses consistent à aider les gens à traverser ces changements, à aider les quartiers laissés de côté, à mettre en œuvre des systèmes de soutien. Les infrastructures, l’éducation et la formation deviennent encore plus cruciales. Ce qui est arrivé à l’industrie en matière de déplacements massifs d’emplois est en train de se produire dans le secteur des services. Comment aider les gens à gérer les changements professionnels tout au long de leur vie ? Ce devrait être « le » débat politique central.

La première ministre Theresa May a décidé d’organiser des élections anticipées le 8 juin pour obtenir un mandat populaire qui la renforce dans la négociation du Brexit. Vous critiquez la passivité du leader du Labour, Jeremy Corbyn, et appelez à voter pour des députés opposés au « hard Brexit », quelle que soit leur étiquette. Opérez-vous un retour en politique ?

Non, je ne reviens pas en première ligne. Mais l’institut que je viens de créer va fortement plaider pour une politique ouverte d’esprit, pour un renouveau du centre. Même avec les casseroles qui m’accompagnent dans tous les débats politiques au Royaume-Uni, mes convictions sur le Brexit sont fortes, surtout en pensant à ce qui attend les nouvelles générations. C’est une sérieuse erreur pour notre pays de se séparer du continent. Pour moi qui crois que la Grande-Bretagne devrait jouer un rôle fort en Europe, c’est un sujet de grande tristesse.

Le Brexit est-il en jeu dans les élections du 8 juin ?

Si les sondages disent juste, les conservateurs vont les gagner et Theresa May rester première ministre. La question est d’avoir une opposition suffisamment forte pour l’obliger à rendre des comptes, qu’elle soit Labour, LibDem ou quoi que ce soit. Nous ne devons pas signer de chèque en blanc sur le Brexit. Deux raisons ont motivé Mme May pour convoquer ces élections : l’état de mon propre parti et le fait que c’est le meilleur moment pour elle pour obtenir un mandat fort avant que le peuple ne prenne conscience d’où nous mènent les négociations sur le Brexit.

Pensez-vous que le Brexit puisse être remis en cause ?

Je ne pense pas qu’il faille s’opposer au vote populaire, mais lorsque les gens verront les détails du Brexit, ils hésiteront. Mais je peux me tromper. C’est un peu comme un déménagement : on peut être d’accord sur le principe d’acheter une maison neuve, mais nous ne l’avons pas encore vue, n’avons pas vu les expertises ni visité le quartier. C’est ce qui va se passer maintenant et je pense qu’il va apparaître dans six mois ou un an que cela va être très difficile.

Mais pour l’instant, les sondages sont très favorables à Mme May, qui plaide pour un « hard Brexit » !

Pour l’instant, les gens se disent « les experts prédisaient une catastrophe économique qui n’est pas arrivée ». La réalité est que la chute de la livre sterling aurait dû nous faire réfléchir, que le Brexit n’a pas encore eu lieu et que nous ignorons dans quels termes il se fera. Je pense qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir. L’Europe devrait comprendre que le débat [sur le Brexit au Royaume-Uni] n’est pas clos et qu’elle ne doit pas aborder la négociation en position d’hostilité. L’état de l’opinion britannique pourrait changer très rapidement.

Pourquoi les Britanniques changeraient-ils d’avis ?

Le prix que nous allons payer pour empêcher l’arrivée d’immigrés européens dont notre économie a besoin est extraordinaire [il s’agit de la sortie du marché unique]. En outre, le public n’a pas une idée claire de la différence entre l’appartenance au marché unique européen et le statut de pays tiers doté d’un accord de libre-échange [que le gouvernement May souhaite]. Dans le second cas, pour prendre une analogie avec le football, vous ne pouvez plus décider ni si vous allez jouer à onze ou non, ni s’il va y avoir un arbitre ou non, ni la taille des buts. Une fois que cette réalité apparaîtra, il y aura un nouveau débat sur le Brexit, ses conséquences et son bien-fondé. Le Brexit ne l’a emporté que par 52 % contre 48 % et il suffirait qu’un quinzième de ses partisans changent d’avis.

Renforcée par les élections, Mme May ne pourra-t-elle pas faire taire les Tories ultra-europhobes et plaider pour un soft Brexit ?

En posant le principe de la sortie du marché unique sans le moindre débat, Theresa May a non seulement limité sa marge de négociation, mais aussi figé les positions des partisans du Brexit, ce qui lui permet d’attirer à la fois les électeurs du UKIP (extrême droite) et les électeurs travaillistes anti-UE. Et quand vous commencez à créer une dynamique dans votre propre parti en faveur d’une position dure, il est difficile de faire machine arrière.

L’idée prévaut largement dans les médias britanniques que l’UE est une institution sans avenir. Qu’en pensez-vous ?

Les europhobes ont la triste illusion que l’Europe va abandonner la partie et se désintégrer. Ce n’est pas le cas ! L’UE a commis de graves erreurs mais sa logique est plus forte que jamais : c’est la réalité géopolitique du XXIe siècle. Pour les puissances moyennes que sont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, la seule façon de défendre ses intérêts est d’être ensemble. Il ne s’agit pas aujourd’hui de paix, mais de pouvoir.

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