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mardi 8 janvier 2019

La destitution permanente par Raffaele Alberto Ventura | Esprit décembre 2018

Le mouvement des Gilets jaunes en France peut-il gagner en unité et en cohérence, pour devenir un nouveau pouvoir instituant ? Ou risque-t-il d'échouer, comme le Mouvement 5 étoiles en Italie, sur trop de contradictions internes ? Pourquoi cette fixation sur la destitution du Président, qui semble mettre en cause la possibilité même d'un pouvoir légitime ?

La référence à la Révolution française est dans l’air en ces jours enflammés. Risquons-nous alors à détourner la définition que l’abbé Sieyès donnait du Tiers État en 1789. 
Que sont les Gilets jaunes ? Tout. 
Qu’ont-ils été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. 
Que demandent-t-ils ? À être quelque chose.

Tout et rien, donc : une multitude éparse qui veut être reconnue comme sujet politique. Peut-être est-ce une façon d’expliquer comment le mouvement se pense lui-même et comment il pense (ou ne pense pas) ses propres contradictions. Car ce peuple qui se soulève aux quatre coins de France – dans les campagnes et dans les villes, dans les centres et dans les périphéries – recouvre des conditions sociales variées, des cultures politiques adverses, voire des intérêts divergents. Réussira-t-il à se faire pouvoir constituant d'un nouvel ordre, comme Sieyès l'annonçait pour le tiers état ? Ou du moins à exprimer une demande politique homogène ? C'est ce que certains semblent espérer. Mais plus le temps passe et plus les doléances s'accumulent, plus on se dit qu’autre chose est en train d’arriver : plutôt qu'en pouvoir constituant, la multitude s’est muée en pure puissance destituante.

Autour des revendications très concrètes de la France périphérique oubliée se sont greffés les malaises disparates de toute une société en déclin. Si chacune de ces demandes est indubitablement légitime, encore faudrait-il savoir si les différentes demandes sont cohérentes entre elles. Les intérêts de Paris sont-ils nécessairement les mêmes que ceux de la province ? Et ceux de la province entre eux ? La réduction des impôts est-elle compatible avec la qualité du service public ? Laisser croire cela, c'est cautionner la fiction d'une société lisse et sans conflits. On croirait revivre l’irrésistible ascension du Mouvement 5 Étoiles en Italie à partir de 2007, avec sa liste de demandes contradictoires : pour l’État-providence et contre l’État fiscal, keynésiens et décroissants, de gauche et de droite… On a parlé d’abord de populisme. Or la dernière décennie a vu un regain d'intérêt pour une acception positive de ce mot, grâce notamment à l'influence des idées de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau : il s'agissait pour eux d'admettre que la constitution d'un bloc politique requiert de passer outre quelques contradictions. Il faut mettre d’accord des classes sociales, faire correspondre les intérêts comme on fait « matcher » les gens sur Tinder. Soit. Mais quand les contradictions sont insurmontables, elles explosent tout simplement. C’est précisément ce qui est en train de se passer en Italie aujourd’hui.

Chez les 5 Étoiles comme chez les Gilets jaunes, l’unité du mouvement autour d’un signifiant vide – la lutte du peuple contre le pouvoir – sert avant tout à masquer des intérêts profondément divergents au sein même de la population. Il n'y a aucun doute que l'idée de faire peser le coût de la transition écologique sur la France périphérique ait été saugrenue et offensante. Et pourtant, il ne suffira pas de retirer Emmanuel Macron de l'équation pour résoudre la contradiction fondamentale entre les demandes sociales et la sauvegarde de la planète. De même, on peut déplorer la politique fiscale du gouvernement et son idée trop mécanique du « ruissellement », mais on ne peut pas en faire la cause d’une crise structurelle qui dure depuis un demi-siècle. Pour le dire autrement, la crise du capitalisme occidental a dressé les individus les uns contre les autres, dans un conflit objectif. Ce conflit, dont la prise de conscience serait catastrophique pour l'ordre social, doit donc être externalisé et reporté sur un symbole, le pouvoir politique. Investi de toute puissance et de toute responsabilité, ce dernier devient le bouc émissaire d'un ordre du monde définitivement brisé.

Ce sera, en France, le Président de la République : le monarque qu’il faut sacrifier pour maintenir l'équilibre du corps politique. Dans Le rameau d’or, James Frazer avait remarqué un mécanisme semblable dans l’ancien culte de Diane au sanctuaire de Nemi, dans les monts Albains près de Rome : il en avait fait une clé d'interprétation universelle du phénomène de la souveraineté. Une communauté peut sacrifier son chef afin de masquer la fracture dans le corps social et déplacer le conflit horizontal à travers une médiation verticale : le système démocratique a tout simplement rendu moins sanglant ce rituel de purification, mais la crise a rendu son recours de plus en plus nécessaire. On remarque au fil des années la rapidité croissante avec laquelle la figure présidentielle perd en popularité après son élection, presque de façon mécanique. Mais on se surprend aussi à remarquer comment chacun, de Sarkozy à Macron, a su cultiver ses défauts de caractère – et ses défauts politiques – pour apparaître de plus en plus odieux au peuple qui l'avait d’abord choisi. Et on en vient à se demander : un Président de la République ne sert-il plus qu'à être haï pour empêcher la société de se haïr elle-même?

La révolte des Gilets jaunes, en ce sens, ressemble surtout à une catharsis collective qui sanctionne un profond sentiment d'impuissance. C'est d'ailleurs sous une forme théâtrale qu'elle se manifeste dans les grandes villes. Chacun de ses « actes » délimite une hétérotopie, un espace et un temps où certaines règles sont suspendues, un carnaval où se déchaîne la violence symbolique. L'État « laisse faire », dans certaines limites, fidèle au principe énoncé par Michel Foucault pour définir le concept de gouvernementalité : « Le problème du souverain n’est donc plus de savoir comment dire non ou avec quelle légitimité il peut dire non (...) mais plutôt comment dire oui ». Ainsi la foule qui le samedi déchaîne ses passions dans un périmètre bien établi reviendrait plus sereinement à ses occupations de production et de consommation dès lundi. Sauf que cette purification laisse un résidu mimétique, comme par un effet d'accoutumance. Pour ne pas revenir à l'état de nature, cette société civile en dissolution exprime un besoin incessant de sacrifices symboliques : de vitrines à casser ou de rois à décapiter. Le périmètre de l'hétérotopie est toujours plus ample, sa durée de plus en plus longue. Elle risque désormais d’investir l’Europe toute entière.

Beaucoup ont ironisé sur cette « insurrection qui vient » annoncée en 2007 par le Comité invisible et qui ne venait jamais ; invocation renouvelée dans quelques ouvrages successifs qui faisaient figure de lamentations d'un groupuscule de nostalgiques. Or l'histoire semble finalement leur avoir donné raison : elle vient cette insurrection, et elle tient. On se demanderait même si, quelque part, ces idées n'auraient pas carrément réussi a hégémoniser une partie du mouvement des Gilets jaunes. Les derniers sondages d'opinion racontent un virage à gauche de la base du mouvement, avec une participation enthousiaste de l'extrême gauche. C'est en tout cas le soupçon qui a pu animer la DGSI lorsqu'elle a interpellé Julien Coupat au matin du samedi 8 décembre. Au-delà des responsabilités pénales, le cadre symbolique proposé par le Comité invisible est peut-être aujourd'hui le plus efficace pour comprendre ce qui se joue dans les rues et les places de France. Ces supposés radicaux décrivent finalement l'air du temps. Si l’on condamne Coupat pour ses opinions, ne faudra-t-il pas bientôt condamner la France entière ?

En 2016, Eric Hazan et Julien Coupat confiaient à une tribune dans Libération la conviction que la politique est morte, du moins telle qu’on l’a connue jusqu’ici. À sa place ils proposaient la mise en place d'un « processus destituant ». Ils entendaient par là qu'au lieu de se laisser prendre au piège d'un processus de représentation démocratique désormais dépassé – mais à ces conditions-là, a-t-il jamais existé ? – il valait mieux amorcer « un mouvement de soustraction continu », c'est à dire « la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible ». Pour cela, les insurgés auraient pu trouver « des alliés en tout lieu ». La preuve aujourd'hui : les insurgés occupent la rue en compagnie des Gilets jaunes venus protester contre les impôts (bataille certes louable mais quelque peu inédite pour la gauche) ainsi qu’avec les nouveaux réacs qui dénoncent le grand remplacement. Il serait intéressant de mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette éventuelle alliance pour la soustraction et la destruction. Un papier sur le site Lundi Matin assurait le 7 décembre, à propos de l'extrême-droite, « [qu’il] ne s’agit pas de nier leur présence mais plutôt de l’envisager autrement ». Nous voici rassurés !

Mais qu’est-ce précisément qu’un processus destituant ? 

Le concept a eu son heure de gloire dans les facultés de philosophie des années 2010. C’est dans un numéro de la revue franco-italienne « La Rose de Personne » consacrée aux émeutes de 2005 qu'apparaît pour la première fois, sous la plume du philosophe Adriano Vinale, l’idée d’un pouvoir destituant opposé au pouvoir constituant théorisé par Sieyès. Mais c’est surtout sous l’influence de Giorgio Agamben, qui la développa dans deux conférences de 2013 et l’année suivante dans son livre L’usage des corps, que cette idée arrive chez les agambeniens du Comité Invisible. Dans un entretien le philosophe affirmait : « Un de nos devoirs, aujourd’hui, est de penser une action politique qui soit exclusivement destituante – qui ne soit constitutive d’aucune ordre politique et juridique ». Fini le pouvoir constituant républicain de l'abbé Sieyès et même celui communiste de Toni Negri, finies les actions constructives, le but sera désormais la destruction de tout pouvoir. Agamben trouve dans ce concept l'aboutissement du projet « anti-politique » entamé une vingtaine d'années plus tôt avec son ouvrage Homo sacer, en donnant parfois l'impression d'endosser certains paradoxes surtout parce qu'il se trouve acculé à la nécessité de rendre cohérent son édifice théorique sans décevoir une audience de disciples de Debord et de Foucault en demande de radicalité. Comme l'ont écrit Pierandrea Amato e Luca Salza dans un article qui faisait le point sur le débat : « Une politique destituante a un objectif limité mais précis : créer les conditions, c’est à dire le vide, pour qu’une autre politique, qui aujourd’hui apparaît impensable, puisse se produire ». Cette phrase ne peut que frapper par son ironie aujourd'hui, alors que justement le vide créé par le Mouvement 5 Étoiles en Italie a été rempli par l'offre politique de la Ligue de Matteo Salvini. Est-ce donc là l'espace des possibles que la puissance destituante est censée ouvrir ? C'est en tout cas un risque concret, que certains semblent prêts à prendre.

Si ce romantisme politique est irresponsable, donc inacceptable, il est vrai également que les démocraties occidentales ne peuvent pas continuer à vivre sous le chantage de la menace populiste en se donnant comme seul horizon la gouvernance du désordre, voire l'administration de la catastrophe. L'écroulement si rapide du macronisme montre que l’argument « moi ou le chaos » est une source de légitimité bien trop fragile. Si la facilité avec laquelle, entre 2016 et 2017, le candidat Macron a été construit de toutes pièces par les grands médias prête à réfléchir sur le fonctionnement de la démocratie française, il serait ingénu de croire que ses prédécesseurs n'étaient pas eux-mêmes portés par certains intérêts, ou plus précisément par certains rapports de force. Or nul ne mettait en discussion de cette façon leur légitimité, nul ne s’en prenait avec une telle violence à cette fiction nécessaire. Une question plus radicale doit donc être posée : est-il encore possible aujourd'hui de penser un pouvoir légitime ? Agamben semble répondre par la négative, en incarnant ainsi le sentiment d'une partie croissante de la population française. Mais face à la puissance destituante des micropouvoirs qui s'affrontent dans l'espace social et qui ne disparaîtront pas du jour au lendemain, c'est tout l'ordre civil qui risque de se déliter. Le conflit horizontal entre pairs, déplacé ou retardé, ne disparaîtra pas : c'est l'empreinte d’une crise terminale du capitalisme occidental, qui touche aux limites sociales du développement. Or si le pouvoir n'est plus conçu que comme fétiche à sacrifier et le peuple comme pure puissance destituante, on voit mal comment fonder une légitimité qui permette de gouverner les « esprits animaux » à l’œuvre dans l'économie. La société peut-elle survivre à la destitution permanente ?

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