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lundi 3 décembre 2018

Thucydide, Trump et la Chine, par Marie de Vergès | Le Monde

Une puissance dominante, voyant son hégémonie remise en cause par une puissance ascendante, finit bien souvent par lui faire la guerre. Qu’en sera-t-il pour les Etats-Unis face à la Chine ?

Thucydide, homme politique et historien
 athénien, né avec 465 avant J.-C.
Convoquer l’Antiquité pour parler du temps présent est généralement le signe que l’heure est grave. Or voilà plusieurs mois que l’intelligentsia américaine s’est entichée de Thucydide, historien grec du IVe siècle avant J.-C. Pour éclairer l’affrontement qui monte entre Pékin et Washington, elle a pris l’habitude de citer l’auteur de La Guerre du Péloponnèse et sa célèbre maxime : « C’est la montée d’Athènes et la peur que cela inspira à Sparte qui rendit la guerre inévitable. »

Deux mille cinq cents ans plus tard, sa réflexion a tant inspiré le politologue Graham Allison qu’il en a tiré un concept : le « piège de Thucydide ». Ou comment une puissance dominante, voyant son hégémonie remise en cause par une puissance ascendante, finit bien souvent par lui faire la guerre. Le professeur émérite à Harvard a étudié seize exemples de passages de relais, au cours des cinq derniers siècles. Dans quatre cas seulement, notamment lorsque les Etats-Unis supplantèrent le Royaume-Uni, les parties prenantes ont su éviter un véritable conflit.

Tensions commerciales grandissantes

Qu’en sera-t-il pour les Etats-Unis face à la Chine ? Dans un contexte de tensions commerciales grandissantes, Donald Trump et son homologue chinois Xi Jinping devraient se rencontrer au sommet du G20, en fin de semaine, à Buenos Aires (Argentine). Une entrevue cruciale qui pourrait déboucher sur à peu près tout et rien, compte tenu du caractère hautement volatil de l’actuel locataire de la Maison Blanche.

Le constat, en revanche, fait effectivement peu de doute. Oui, la Chine s’impose comme la nouvelle puissance économique du siècle. Les Etats-Unis ont d’ailleurs joué leur part dans cette émergence phénoménale. Notamment en apposant leur sceau à l’adhésion du géant asiatique à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : intronisé membre officiel du club en 2001, l’ex-empire du Milieu a tiré profit de la mondialisation comme aucun autre pays.

Devenu le champion mondial des exportations dès 2010, il a vu son produit intérieur brut (PIB), mesuré en parité de pouvoir d’achat, dépasser celui des Etats-Unis en 2014. La Chine vise désormais la première place dans les technologies. Elle dispose déjà de l’équivalent des GAFA avec ses Alibaba, Tencent et Baidu, investit sans compter dans l’intelligence artificielle et s’est fixé un premier point d’étape sur la route de ses ambitions : le plan « Made in China 2025 » qui cible une dizaine de secteurs prioritaires.

Des desseins planétaires

Au-delà du poids économique, ses desseins sont planétaires : en témoigne l’initiative « Belt & Road » (la ceinture et la route), ce vaste programme d’infrastructures proposées à des dizaines de pays, comparé à une sorte de plan Marshall puissance dix. On pourrait encore citer ses projets d’une zone de libre-échange asiatique mais aussi, sur le plan militaire, ses prétentions en mer de Chine.

Sur le diagnostic, les « faucons » de la Maison Blanche ont en partie raison : malgré les paris pris lors de son intégration à l’OMC, la Chine ne s’est ni démocratisée ni transformée en économie de marché. Quant à l’épreuve de force engagée par Washington, elle semble déjà produire quelques effets. La croissance chinoise se tasse, les investissements ralentissent, les ménages consomment moins, le renminbi faiblit.

« Réveiller “le monstre”»

« Beaucoup de Chinois ont peur, interprète Alicia Garcia-Herrero, spécialiste de la Chine pour la banque Natixis. Ils pensent que Xi Jinping a poussé l’image de la puissance trop loin et trop tôt, jusqu’à réveiller le “monstre”, c’est-à-dire l’Amérique, avant qu’ils soient tout à fait prêts à être les premiers. »

Mais la méthode Trump n’est pas sans dangers. Pékin peut riposter et le conflit s’aggraver. Une escalade non contrôlée pourrait bien finir par paniquer les marchés et soustraire de la croissance à l’économie américaine comme planétaire. Plus grave, l’affrontement menace de fissurer, si ce n’est démanteler, l’ordre multilatéral construit par les nations occidentales après 1945. Au risque d’aboutir à un monde fragmenté, traversé de vastes béances où la Chine aura tout loisir d’avancer ses pions. Le pire n’est pas toujours sûr, mais mieux vaut s’y préparer, y compris en relisant ses classiques de l’Antiquité.

Marie de Vergès

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