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samedi 1 décembre 2018

Schisme orthodoxe : « C’est de politique qu’il s’agit ici, voire de géopolitique » par Sylvie Kauffmann | Le Monde 07 novembre 2018

Dans sa chronique, Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde », explique les dessous de l’indépendance de l’Eglise orthodoxe ukrainienne, qui était sous tutelle russe depuis plus de trois siècles.

Chronique. Il savoure sa revanche, Philarète. A bientôt 90 ans, il vient de voir aboutir un combat auquel il a consacré près d’un tiers de sa vie et il n’entend pas minimiser cette victoire. Dans la grande salle de réunion ornée d’icônes de sa résidence, rue Pouchkine à Kiev, le patriarche raconte, ce 29 octobre, sa rupture avec Moscou, enfin officialisée par le patriarcat de Constantinople, autorité en la matière ; il le fait sans triomphalisme, d’un ton monocorde, mais sa longue barbe blanche masque mal une rage contenue qui étonne pour un homme de son âge et, surtout, pour un homme d’église.

Disons-le : ce n’est pas n’importe quelle Eglise. L’Eglise orthodoxe ukrainienne était sous la tutelle du patriarcat de Moscou depuis 1686 – hormis une petite congrégation clandestine qui s’était déclarée autocéphale dans les années 1920, après la Révolution et dont beaucoup de fidèles s’exilèrent en Amérique.

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A l’effondrement de l’Union soviétique, fin 1991, dans lequel l’Ukraine joua un rôle de premier plan, les évêques ukrainiens demandèrent à voler eux aussi de leurs propres ailes, mais se heurtèrent au refus de Moscou.

C’est alors que celui qui n’était que le métropolite Philarète de Kiev, vassal de Moscou au point d’avoir même brigué, en vain, la tête du patriarcat de Moscou, mena la rébellion : en 1992, le métropolite Philarète devint le patriarche Philarète, chef de l’Eglise ukrainienne autoproclamée. Ayant fait sécession, ce patriarcat de Kiev n’était cependant reconnu par aucune des quatorze Eglises orthodoxes dans le monde, en raison du diktat de Moscou. En Ukraine, il cohabitait avec l’Eglise orthodoxe officielle, dépendante du patriarcat de Moscou.

Ce conflit, « Poutine ne le gagnera pas »

L’année 2014 va changer la donne. En mars, la Russie intervient dans l’est de l’Ukraine et annexe la Crimée. Depuis, l’Ukraine est en guerre avec la Russie, ses troupes se battent dans le Donbass. L’agression russe draine des fidèles ukrainiens vers les Eglises dépendant du patriarcat de Kiev. La revendication d’indépendance du patriarcat de Kiev redouble de force.

Le 11 octobre 2018, le patriarche Philarète obtient enfin gain de cause. Les chrétiens orthodoxes n’ont pas de pape, mais ils ont un primus inter pares, le patriarche Batholomée, qui siège à Istanbul, à la tête de l’Eglise de Constantinople. Bartholomée décide d’accorder son autonomie au patriarcat de Kiev, qui peut ainsi entamer la procédure pour devenir une Eglise orthodoxe autocéphale, comme les quatorze autres, et libéré de la tutelle russe, n’a plus que faire du patriarcat de Moscou. Furieux, celui-ci rompt avec Constantinople quelques jours plus tard. C’est le schisme.

Pourquoi est-ce important ? 

Certes, il s’agit d’une religion millénaire, mais c’est de politique qu’il s’agit ici, voire de géopolitique, pas de théologie. Et sous sa haute mitre blanche surmontée d’une croix dorée, le patriarche Philarète n’en fait pas mystère. Le contexte, explique-t-il à un petit groupe de visiteurs du think tank European Council on Foreign Relations, en présence du Monde, c’est la Crimée et la guerre avec la Russie.

« Notre Eglise joue un rôle important dans cette guerre, dit-il. Nous avons aidé l’armée depuis le début, en l’approvisionnant en nourriture, en médicaments, en véhicules, en gilets pare-balles et en lunettes de vision nocturne ». Accessoirement aussi, « en aumôniers ». Et cette guerre, le patriarche de Kiev est « convaincu que Poutine ne la gagnera pas ».

Le patriarche Philarète fait figure de modéré à côté du jeune évêque qui s’exprime après lui, Yevstraty Zoria, secrétaire du Saint-Synode. « Vladimir Poutine et le régime du Kremlin ne reconnaissent pas l’Ukraine comme une nation indépendante, affirme l’évêque. Ce n’est pas l’Eglise qui est à l’origine du processus d’autocéphalie, mais l’impérialisme russe ». Or « sans l’Etat ukrainien et sans l’Eglise ukrainienne, poursuit-il, il est impossible de rétablir l’empire russe ». C’est un coup dur pour le rousskyi mir, le « monde russe » de Vladimir Poutine.

« C’est une guerre froide »

Le patriarcat de Moscou n’a plus sous son autorité que l’Eglise russe, celle de Biélorussie, certaines paroisses de la diaspora (comme celle du Quai Branly à Paris) et les paroisses d’Ukraine, qui se placent toutes sous son obédience. Selon des chiffres de source ukrainienne, le patriarcat de Moscou compte plus de paroisses (12 000) en Ukraine que le patriarcat de Kiev (5 000), mais moins de fidèles (16 %, contre 40 % environ).

Philarète promet qu’aucune pression ne sera faite sur les paroisses fidèles à Moscou pour qu’elles rejoignent le patriarcat de Kiev : « cela se fera sur une base purement volontaire », assure-t-il, d’autant plus que les biens immobiliers appartiennent à la paroisse, pas à l’Eglise.

On peut s’étonner que le président Poutine et son très proche allié le patriarche Kirill aient pu ainsi se laisser berner par Philarète et Bartholomée. « Poutine et Kirill sont dans le déni de l’histoire, explique Antoine Arjakovsky, historien au Collège des Bernardins, à Paris. Ils sacralisent l’histoire dans la continuité ; mais l’histoire se fait aussi dans la discontinuité ».

Et puis, au-delà du conflit russo-ukrainien, se joue aussi, en arrière-plan, la rivalité turco-russe. En 2016, Moscou s’est retiré au dernier moment d’un concile organisé par Constantinople ; Batholomée a vu son leadership contesté et a soupçonné Kirill de vouloir établir une domination sur l’ensemble des Eglises orthodoxes.

« C’est une guerre froide », analyse l’évêque Yevstraty. A Kiev aujourd’hui, beaucoup pensent que M. Poutine et le patriarche Kirill n’en resteront pas là. « Une provocation n’est pas à exclure », prédit un haut responsable ukrainien.

Et Dieu, dans tout ça ? A aucun moment, pendant l’heure qu’a duré cette conversation très politique avec le patriarche Philarète et l’évêque Yevstraty, son nom n’aura été prononcé.

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Sylvie Kauffmann (éditorialiste au « Monde »)

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