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mercredi 12 décembre 2018

Brexit: être Européens pour deux, par Elie Cohen & Gérard Grunberg | telos 21 décembre 2017

Si rien ne vient perturber la mise en œuvre de l’Accord du 8 décembre le Royaume-Uni (RU) quittera l’Union européenne (UE)… Tout en y restant, mais sans peser sur ses choix futurs.

En acceptant la continuité territoriale, économique et réglementaire entre l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud le RU accepte de facto de continuer à faire partie de l’union douanière et d’abandonner ses rêves d’un Global Britain. En renonçant à un ensemble de lignes rouges intangibles à propos des pouvoirs de la Cour de justice européenne et même de la libre circulation des personnes (obligatoire dans un scénario Norvégien de maintien dans le marché unique des biens), et en s’accordant sur la facture de séparation, Mrs May a fait un pas décisif vers un Remain paré aux couleurs du Brexit.

Mais l’Accord du 8 Décembre est un « accord pour voir » : les vraies négociations commencent et l’on ne peut exclure ni dérapages, accidents ou panne politique. Si l’hypothèse d’un hard Brexit n’est plus aujourd’hui l’hypothèse la plus probable, les forces qui l’ont portée n’ont pas disparu. Certes l’UE a pu imposer son agenda et ses solutions, mais les Leavers radicaux rêvent toujours d’un Global Britain aux couleurs de Singapour, sur Tamise débarrassée des contraintes réglementaires européennes, apportant au monde un véritable libre échange, notamment avec les émergents, et renforçant les liens entre les pays de l’anglosphère. Et si l’UE a su faire preuve de cohésion et de détermination face aux Britanniques, certains n’en pensent pas moins qu’un retrait britannique complet permettrait à l’Union de repartir sur des bases plus solides, sans s’encombrer d’un partenaire récalcitrant, accroché à ses clauses d’opt-out ou à des rabais sur ses contributions.

Nous voulons plaider ici pour une solution plus éclairée préservant l’acquis économique, géopolitique et civilisationnel d’une relation qui doit être maintenue dans l’intérêt de l’Europe et du monde. Au-delà des péripéties actuelles liées aux négociations, et si l’Accord du 8 Décembre tient, l’ancrage du RU en Europe doit rester plus qu’un objectif, un impératif.

Pas d'Europe forte sans l'apport du Royaume-Uni

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, l’ambition européenne est de retour. Après dix ans de crise, de divergences économiques entre le Nord et le Sud, de mauvaise maîtrise des flux de migrants et de recul de l’esprit communautaire au profit d’un intergouvernementalisme étriqué, l’idée commune est qu’il faut reprendre le mouvement de l’intégration en répondant aux demandes de protection des citoyens, en refondant l’union économique et monétaire et en élargissant les compétences de l’Union aux questions migratoires, de sécurité collective et de lutte contre le terrorisme.

De ce point de vue la question du Brexit fait figure de « double distraction » dans l'agenda du renouveau européen, parce qu’elle rouvre des questions telles celle des quatre libertés ou celle de la juste contribution au budget européen. Si bien qu’à Paris comme à Bruxelles il n’est pas rare d’entendre les trois arguments suivants : 1) si les Britanniques veulent partir qu’ils partent, ils pâtiront d’une moindre croissance (-2% de PIB d’ici 2020), ils mettront en péril la moitié de leur commerce extérieur et notamment leur industrie financière (les tarifs douaniers augmenteront de 5% en moyenne et ils perdront le passeport financier) ; 2) l’impact sur l’économie européenne sera faible (-0,2 points de PIB pour la France par exemple d’ici 2020) ; 3) un hard Brexit tarira les vocations au départ au sein de l’UE et fournira l’énergie d’un rebond.

Au Royaume Uni, dans certains think tanks [1], on n’est pas loin de partager la même idée sur les vertus de la séparation au motif : 1) qu’un Brexit net permettrait au Royaume-Uni de passer des accords de libre-échange avec les nouvelles puissances commerciales, contribuant ainsi à libéraliser davantage les échanges internationaux, au besoin en offrant une ouverture unilatérale ; 2) qu’une City de Londres débarrassée des régulations européennes permettrait l’explosion des Fintech et en libérerait le potentiel aujourd’hui réprimé ; 3) que l’UE ayant autant besoin du RU que l’inverse, un principe d’équivalence des régulations permettrait de gérer la transition avant que le Royaume-Uni ne prenne son envol. Il y a beaucoup de naïvetés côté britannique. Croire, en particulier, que le RU soit aujourd’hui en position de réécrire les règles du commerce international ou que l’UE ait autant besoin du RU pour ses échanges témoigne simplement de la perte du sens des réalités. À l’inverse, nul en Europe n’a intérêt à l’affaiblissement du Royaume-Uni.

Si donc, du point de vue économique, le départ de la Grande-Bretagne pourrait présenter quelques avantages pour l’Union européenne, notamment en matière d’approfondissement, il constituerait en revanche pour l’Europe un véritable affaiblissement du point de vue civilisationnel et géostratégique dans une période où elle doit affronter de lourds défis. Or, dans ces deux domaines, la Grande-Bretagne a joué, et joue encore aujourd’hui, un rôle de premier plan qui fait d’elle un membre à part entière de l’Europe qui est la nôtre. Elle a contribué au premier chef au développement de la civilisation européenne qui, en s’exportant, est devenue la civilisation occidentale. Et sa contribution à la défense européenne est primordiale pour lui assurer un minimum de crédibilité.

Un pays au fondement et garant d'un monde libre

En se rappelant que l’Angleterre a été la patrie de John Locke (1632-1704), le grand philosophe politique anglais, on mesure l’immense contribution de ce pays au développement de notre culture et de nos régimes politiques. Humanisme, tolérance, lutte contre l’absolutisme, rationalisme ; séparation des champs politiques et religieux ; État de droit où personne n’est au-dessus des lois ; libéralisme politique qui vise d’abord à préserver les libertés et droits des individus et des minorités des tentations parfois liberticides des pouvoirs ; État amputé ainsi de ses dimensions éthiques et religieuses et régime politique où le législatif, pouvoir suprême, est néanmoins absolument dépendant de la communauté, qui seule a le droit de désigner ses représentants et d'en contrôler l'exercice ; enfin existence de contre-pouvoirs réels. Ces valeurs et ces régimes sont aujourd’hui mis en question dans une grande partie du monde où des pouvoirs, plus ou moins absolus, menacent à la fois les libertés et les droits des peuples. Et même dans nos régimes démocratiques représentatifs, ces droits et libertés sont parfois menacés. Ailleurs, totalitarismes et dictatures entendent les détruire. La liberté de l’information est toujours à défendre de même que le principe d’élections libres. Quant aux droits des femmes, des minorités ethniques et des homosexuels, ils sont violés dans de nombreux pays.

Dans tous ces domaines, les Britanniques ont été historiquement des garants face aux dangers qui menacent notre civilisation. Leur presse libre, leurs grandes universités, leur culture démocratique, qui leur ont permis de résister victorieusement aux menaces des totalitarismes bolchévique et nazi, en font l’un des principaux foyers de défense et de propagation de nos valeurs et de nos régimes. Ils sont ainsi au cœur de notre Europe. Certes le succès du Brexit au referendum a révélé une opinion travaillée par la xénophobie, le rejet du voisin européen, et une tentation du repli sur soi qui a rencontré une offre opportuniste de dandies conservateurs. Mais nous priver de leur concours pour défendre notre civilisation serait nous amputer d’une part essentielle de nous-mêmes. Ce serait accepter le triomphe des tenants de la société fermée.

Ce, au moment même où Donald Trump – à la tête d’un pays également pilier historique et central de notre civilisation et de notre philosophie politique – reproche grossièrement à Theresa May d’avoir critiqué ses retweets de vidéos antimusulmanes abjectes, émanant de l’extrême-droite raciste britannique, Britain First. La « relation spéciale » entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, trahie, selon le maire de Londres, Sadiq Khan, doit plus que jamais être doublée d’un renforcement des liens qui rattachent historiquement la Grande-Bretagne à l’Union européenne.

La protection de notre civilisation et de nos régimes politiques passe, dans le monde dangereux qui est le nôtre, par le développement d’une véritable politique de défense et de sécurité commune européenne. Or cette défense européenne ne pourra pas obtenir une véritable crédibilité sans la participation active du Royaume-Uni qui, avec la France, dispose du principal outil militaire. Face à l’attitude agressive de la Russie de Vladimir Poutine, alors que Donald Trump a clairement exprimé sa volonté de laisser l’Europe se défendre elle-même, il est temps de nous prendre efficacement en main. Le RU ne peut qu’être au cœur de cette Europe de la défense et de la sécurité, notamment dans la lutte contre le terrorisme islamique. Le RU qui, comme la France, est l’une de ses cibles principales, doit continuer, avec ses partenaires européens, à développer un système commun de renseignement et d’échanges d’information dans la guerre que l’islamisme mène contre nous.

C’est à partir de ce tableau d’ensemble qu’il convient de penser notre relation au Royaume-Uni. Il nous conduit à espérer que le Brexit n’ait pas lieu. Mais s’il se concrétise, il faudra faire en sorte que ses conséquences n’entraînent pas un affaiblissement général de notre capacité collective, nous Européens, à défendre notre civilisation, nos démocraties et nos libertés. Le concours des Britanniques à cette défense commune demeurera, quoi qu’il arrive, essentiel.

Alors comment faire ? 

Si les Britanniques quittent finalement l’UE, il faudra leur proposer de faire partie du 3e cercle, celui des pays tiers, du voisinage européen, qui partagent avec les membres des deux premiers cercles des intérêts économiques et géopolitiques ainsi que des valeurs communes. Dans ce troisième cercle devront trouver place des pays liés par un accord commercial, par des règles communes mutuellement acceptées en matière d’échanges, par un partenariat stratégique renouvelé, une collaboration étroite face aux périls du terrorisme et de la cybercriminalité. Le Royaume Uni pourra ainsi contribuer pleinement à la maîtrise par l’Europe de son destin.

[1] Legatum cité par M.Wolf in FT 1/12/17

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