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dimanche 23 décembre 2018

Aujourd’hui, il est trop tard, par Joël Decarsin | SCIENCES CRITIQUES 16 JUIN 2018

Pourfendre le nucléaire, les organismes génétiquement modifiés (OGM), la télésurveillance, les puces RFID ou l’addiction aux écrans, c’est passer à côté de l’essentiel, ne viser que « les » techniques, jamais « la » technique dans son ensemble, l’idéologie à l’œuvre derrière la supercherie intellectuelle nommée « humanisme ». C'est donc une « défaite de la pensée » qui nous rend inconséquents et impotents. La technique était l'enjeu du XXème siècle. Elle est devenue la fatalité du XXIème siècle. L’émergence d’une communauté technocritique semble la condition minimale pour ne pas céder au fatalisme.

« DEMAIN, il sera trop tard » fut un film à l’eau-de-rose dans les années 1950, puis le livre d’un ex-président de la République, puis un roman de science-fiction. Higelin lui-même a chanté ces mots...

De fait, ces mots sonnent bien. Ils nous rappellent que la vie est courte, que la Terre est fragile 1 et qu’il ne faut pas les gâcher.

En novembre dernier, ils sont revenus en force, sous la forme d'un cri d'alerte lancé par 15 364 scientifiques de 184 pays, dont la revue américaine BioScience puis le journal Le Monde ont fait leurs unes : « Notre planète est en danger, il sera bientôt trop tard. » 2

Bon nombre d’observateurs ont aussitôt rappelé qu’un appel similaire avait été lancé 25 ans plus tôt à Rio, à l'issue du Sommet de la Terre, et sans succès.

« La situation depuis 1992 s’est aggravée et le pire est que l'on ne voit pas le bout du tunnel », déploraient eux-mêmes les signataires, proposant alors une dizaine de mesures, toutes généreuses et sensées mais déjà connues.

Comme le soulignait peu après dans Le Monde un professeur de philosophie, tout ça, on le sait déjà : « Ca fait plus de trente ans que “demain, il sera trop tard”, et rien ne change. »

Cet enseignant estimait que « notre société s’est construite sur une définition du bonheur et de la liberté qu’il n’est pas aisé de remettre en cause. » Mais, se demandant « comment faire valoir la modération dans une société dont toute l’économie repose sur la consommation à outrance », sa réponse participait à son tour de ce climat d’impasse : « C’est aux citoyens d’exiger des professionnels de la politique qu’ils rejettent l’idéologie de la croissance. »

Ne pas voir la façon dont les « professionnels de la politique » remercient aujourd’hui celles et ceux qui, prônant « la modération », sont parvenus à empêcher la destruction du bocage à Notre-Dame-des-Landes 3, imaginer ainsi qu’un sursaut quelconque puisse venir de l’État, c’est en effet céder à une coupable utopie. 4

C'est refuser d’admettre que si l’idéologie de la croissance a pris l’ampleur que l’on connaît, c’est justement parce qu’elle a pour corolaire la sacralisation de l’État, quasiment théorisée dès le XVème siècle par Machiavel.

POUR UN CATASTROPHISME ÉCLAIRÉ

L’État dispose d’une légitimité totale pour instituer ce qu’il veut et rejeter ce qu’il ne veut pas. Or, s’il ne fait pas le maximum pour enrayer le réchauffement climatique 5, c’est que l’immense majorité des humains désirent disposer d’un maximum de confort et qu’ils attendent précisément de l'État qu’il légifère au mieux pour le leur procurer. Nous avons ici affaire à un redoutable cercle vicieux.

Et parce qu’on n'a jamais pris au sérieux ceux qui, très rares, avaient diagnostiqué à temps ce cercle vicieux, l’appel de ces scientifiques paraîtrait presque optimiste : depuis plus de trente ans, il est trop tard.

LA CATASTROPHE EST INÉLUCTABLE PARCE QUE NOUS AVONS LAISSÉ LES SCIENTIFIQUES JOUER AUX APPRENTIS-SORCIERS EN TRITURANT LA MATIÈRE DANS SES PLUS INTIMES RETRANCHEMENTS.

A lui seul, le cas des déchets nucléaires nous en convainc : la question de savoir s’il faut démanteler ou non les centrales, bien que grave et légitime, est dépassée car ces déchets sont déjà là parmi nous, par tonnes et radioactifs pour des millénaires.

Quand on sait que la centrale de Fukushima 6 n’a pas pu résister plus de quarante ans aux forces de la nature, il suffit de très peu d'honnêteté intellectuelle pour réaliser que le « pari sur l’éternité », pris par nos technocrates avec les centres d’enfouissement, est perdu d’avance.

Parce que nous avons laissé les scientifiques − dont ceux qui poussent aujourd’hui des cris d’orfraie... − jouer aux apprentis-sorciers en triturant la matière dans ses plus intimes retranchements 7 et parce que, contrairement à la fable de Goethe, aucun maître-sorcier ne viendra jamais mettre un terme au sortilège déclenché, la catastrophe est inéluctable.

La planète et l’humanité ne sont pas menacées mais en sursis, et nous n’avons d’autre choix que de cultiver ce que Jean-Pierre Dupuy appelle le « catastrophisme éclairé ».
Pour ce faire, il importe d'abord de savoir comment et pourquoi nous en sommes arrivés là et, pour cela, nous mettre à l'écoute de « ceux qui avaient diagnostiqué à temps le cercle vicieux ».
J'invite ici à méditer dix citations de Jacques Ellul, réparties sur plus de cinq décennies :

> « La technique domine l'homme et toutes les réactions de l'homme. Contre elle, la politique est impuissante, l'homme ne peut gouverner parce qu'il est soumis à des forces irréelles bien que matérielles. Dans l'état capitaliste, l’homme est moins opprimé par les puissances financières que par l’idéal bourgeois de sécurité, de confort et d’assurance. C'est cet idéal qui donne leur importance aux puissances financières. »
(Directives pour un manifeste personnaliste, 1935)

DANS L'ÉTAT CAPITALISTE, L'HOMME EST MOINS OPPRIMÉ PAR LES PUISSANCES FINANCIÈRES QUE PAR L'IDÉAL BOURGEOIS DE SÉCURITÉ, DE CONFORT ET D'ASSURANCE. C'EST CET IDÉAL QUI DONNE LEUR IMPORTANCE AUX PUISSANCES FINANCIÈRES.

> « Le phénomène technique peut se définir comme la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace. [...] L'invasion technique désacralise la nature, dans laquelle l'homme était appelé à vivre. Mais ne pouvant vivre sans sacré, l'homme le transfère à présent sur ce par quoi il a désacralisé la nature : la technique. »
(La technique ou l'enjeu du siècle, 1952)

> « L'on peut tout mettre en question dans notre société, y compris Dieu, mais pas la technique, qui se révèle comme une valeur décisive : elle mérite que toutes les forces y soient consacrées et que l'homme s'y sacrifie. »
(Le vouloir et le faire, 1964)

> « Que requiert à présent l’homme ? Essentiellement le confort. Toute production est orientée par ce goût et ce besoin de confort. Le but du confort est la satisfaction d’une digestion perpétuelle, satisfaction de musique comme satisfaction de pensée ou d’air conditionné. L’aspiration au confort se situe au niveau le plus platement matériel mais qui conditionne la totalité de la vie. »
(Métamorphose du bourgeois, 1967)

> « Les hommes, dans toutes les sociétés, même quand ils protestent contre l'ingérence du pouvoir, déclarent le haïr et réclament la liberté, ont mis leur espérance et leur foi dans l'État. C'est finalement de lui qu'ils attendent tout. »
(Autopsie de la révolution, 1969)

> « Si l'homme a pour but le paradis sur terre, c'est-à-dire le bonheur, il n'a alors qu'à s'en remettre au progrès technique. Dès lors que le progrès est devenu la valeur suprême, toute révolution apparaît sans signification. Le mythe du progrès a tué l'esprit révolutionnaire. »
(De la révolution aux révoltes, 1972)

L'INVASION TECHNIQUE DÉSACRALISE LA NATURE, DANS LAQUELLE L'HOMME ÉTAIT APPELÉ À VIVRE.

> « Faire des protestations contre la bombe à hydrogène sans attaquer l'ensemble de la société technicienne ne sert qu'à se donner bonne conscience. »
(De la révolution aux révoltes, 1972)

> « Certains déclarent que "la technique" n’existe pas et qu’ils ne connaissent que des techniques. Cela tient à un réalisme superficiel. La technique en tant que concept permet de comprendre un ensemble de phénomènes qui restent invisibles si on se situe au niveau de l’évidence perceptible. »
(Le système technicien, 1977)

> « Pour comprendre la société technicienne, il ne sert à rien de prendre les phénomènes cas par cas, par exemple l'automobile, la télévision ou la télématique. Chacun d’eux n'a de sens que s'il est mis en relation avec tous les autres. Si on isole un fait, on n'y comprend strictement rien. »
(A temps et à contretemps, 1981)

> « Actuellement, j'estime que la partie est perdue. Et que le système technicien, exalté par la puissance informatique, a échappé définitivement à la volonté directionnelle de l’homme. »
(Le bluff technologique, 1988)

UNE DÉFAITE DE LA PENSÉE

A la lecture de ces propos, on comprendra peut-être enfin que pourfendre le nucléaire, les organismes génétiquement modifiés (OGM) 8, la télésurveillance, les puces RFID ou l’addiction aux écrans, c’est passer à côté de l’essentiel, ne viser que « les » techniques, jamais « la » technique dans son ensemble, l’idéologie à l’œuvre derrière la supercherie intellectuelle nommée « humanisme ». 9

Si donc celle-ci demeure impensée, c’est parce que l’ensemble du travail réflexif des humains est « en miettes », pour reprendre la formule d’un autre esprit technocritique, Georges Friedmann.

Non seulement les sciences humaines 10, dans leur obsession de la spécialisation, mais le militantisme sont taylorisés, conformes en cela aux normes édictées par le système technicien.

COMMENT ŒUVRER À L'ÉMERGENCE D'UNE COMMUNAUTÉ TECHNOCRITIQUE, DONT L'EXISTENCE SEMBLE LA CONDITION MINIMALE POUR NE PAS CÉDER AU FATALISME ?

C'est donc une « défaite de la pensée » qui nous rend inconséquents et impotents. Mais non pas, comme le croit avec nostalgie Alain Finkielkraut, parce que la pensée s’est liquéfiée dans le relativisme des valeurs, mais parce qu’elle a été fragmentée par « l’impératif d’efficacité maximale en toute chose », lequel ne relativise pas les valeurs mais se substitue purement et simplement à elles.

Ce qui fait de nous les acteurs inconscients, les pantins, d’un drame qui s'étire dans le temps et dont nos descendants, proches ou lointains, seront inévitablement les victimes.

Selon Ellul, la technique était l’enjeu du XXème siècle. L’enjeu n’ayant jamais été perçu alors, force est d'admettre qu'elle est devenue la fatalité du XXIème siècle.

Les rencontres estivales de l'association Technologos Marseille-Aix se dérouleront au cours du mois de juillet autour d’une question : comment œuvrer à l'émergence d'une communauté technocritique ? 11

L’existence d’une telle communauté nous semble en effet la condition minimale pour atténuer la portée de la fatalité ; preuve − s’il en est − que nous ne comptons pas céder au fatalisme.

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