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vendredi 30 novembre 2018

Un monde à la dérive, par Christophe Vuilleumier | Le Temps 29 novembre 2018

2018, le monde couche avec sa décadence, les problèmes sociétaux sont légions. De la précarité du 3e âge au gavage des assurances, de l’asphyxie de nos voies de communication au réchauffement planétaire, de l’appauvrissement des médias à la désintégration progressive de certaines démocraties placées sous la férule de gouvernements oublieux des principes de Montesquieu, nombreuses sont nos sociétés qui se sont éloignées des idéaux de liberté, d’émancipation et d’humanité qui prévalaient il y a quelques décennies.

Inefficace pour résoudre les conflits ravageant le Yemen, la Syrie ou le Donbass, désarmée pour gérer la crise des migrants ou contrer les effets du réchauffement climatique, l’ONU proclamait récemment le début de la décennie internationale d’action sur le thème de « L’eau et le développement durable », s’engageant encore pour l’élimination de la pauvreté. Ses résultats se révèlent pourtant aussi médiocres que ceux de la SDN en son temps. Certains, comme l’économiste François Bourguignon, font ainsi remarquer que les méthodes de calcul de la banque mondiale pour évaluer l’évolution de la pauvreté sont basées sur des seuils ridiculement bas. En d’autres termes, une méthodologie d’estimation qui, si elle devait être basée sur des critères plus humains que mathématiques, viendrait nous démontrer que la pauvreté dans le monde s’est en réalité multipliée par trois depuis le début du siècle[1].

Un monde à la dérive acceptant les noyades collectives de migrants en Méditerranée pour qui les moyens déployés par l’Otan ou la Russie ne sont pas à l’ordre du jour, tolérant par ailleurs l’existence de media ouvertement nazis établis aux Etats-Unis où le Premier Amendement interdit de limiter la liberté d’expression[2]. Car alors que l’Otan d’une part[3], et la Russie et ses alliés chinois et mongoles d’autre part[4], exhibaient il y a quelques semaines leurs capacités militaires respectives au travers d’une rivalité onaniste, la fange brune d’une extrême-droite de plus en plus fasciste, de moins en moins marginalisée – qu’elle soit brésilienne, polonaise, italienne ou allemande – souille régulièrement notre quotidien surconnecté qui ne parvient plus à distinguer informations réelles et fake news.

Nos champs de références s’effritent ainsi progressivement, modifiant peu à peu nos valeurs, nous faisant admettre doucement la perte de nos libertés sapées plus encore par un éréthisme sécuritaire engendré par des cohortes de promoteurs de violence, une dérive inconsciente occultée par des sensations de normalité nous faisant accorder à des instances privées une légitimité dans l’exercice d’un pouvoir par nature régalien, celui de de la surveillance de nos concitoyens.

Pouvons-nous espérer, comme le mélioriste Jacques Attali qui estime qu’il est des solutions permettant de résoudre simultanément des problématiques comme celles de la pauvreté, du réchauffement climatique, de l’identité européenne et de la prochaine crise financière ? On peut en douter comme le laissent pressentir le durcissement des relations entre les USA et la Chine, ou entre la Russie et l’Ukraine. Nul examen de conscience ne permettra de modifier le cours des choses tant que le monde admettra à la table des puissants des individus faisant primer l’opposition à la conciliation, cherchant dans le court terme des solutions à des problèmes s’étalant sur des temps moyens ou longs, et faisant prévaloir le matérialisme à la culture.

[1] https://live.worldbank.org/experts/fran%C3%A7ois-bourguignon

[2] https://democratieparticipative.biz/category/emissions

[3] http://www.leparisien.fr/international/norvege-les-grandes-manoeuvres-de-l-otan-fachent-la-russie-23-10-2018-7925748.php

[4] http://www.leparisien.fr/international/la-russie-organise-ses-plus-grandes-manoeuvres-militaires-depuis-la-guerre-froide-11-09-2018-7884303.php

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

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