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lundi 26 novembre 2018

« Que des algorithmes prennent des décisions liées aux émotions et à la conscience est-il envisageable ? » Demain, l’art sans artiste ? | Le Monde

Un tableau, présenté comme la création d’une IA, a été vendu pour 432 500 dollars, incitant la philosophe Manuela de Barros à s’interroger sur les liens entre algorithmes et art.

[Un portrait, présenté comme la création d’une intelligence artificielle, a été mis aux enchères à New York, le 25 octobre. Il a été vendu pour 432 500 dollars, explosant l’estimation de la maison Christie’s, qui l’estimait entre 7 000 et 10 000 dollars.]

Tribune. Résultat du travail de programmation et de mise en forme de trois Français, artistes et chercheurs en IA et membres du collectif Obvious, il s’agit du Portrait d’Edmond de Belamy, l’impression sur toile d’une image générée par un système algorithmique. Il fait partie d’une série de onze portraits représentant une ­famille fictive des XVIIIe et XIXe siècles inventée par les trois collaborateurs.

Cela incite à un certain nombre ­d’observations à la fois esthétiques et philosophiques. En tout premier lieu, se pose la question de la créativité des machines, c’est-à-dire leur éventuelle capacité à reproduire l’imagination humaine et la capacité d’idéation. Que des machines, ou plutôt des algorithmes, aient des comportements, des démarches, ou prennent des décisions traditionnellement liées aux émotions et à la conscience est-il actuellement envisageable ? Voici ce que nous pouvons en dire à partir de quelques exemples en lien avec l’art.

« Portrait d’Edmond de Belamy »
En avril 2016, un « nouveau Rembrandt » est rendu public, sauf que ce n’en est pas un. Il s’agit de l’« œuvre » d’un programme créé par une équipe de Microsoft après l’analyse statistique de centaines de portraits de l’artiste. Même si l’injonction d’obligation novatrice des avant-gardes artistiques est aujourd’hui obsolète, la question de l’originalité reste d’importance : j’en veux pour preuve le nombre d’affaires de plagiats dans le monde de l’art et ailleurs.

Collecter sans comprendre

Il est assez savoureux que Rembrandt ait été choisi, car son œuvre a eu ces dernières années à subir une série de réattributions pour cause de nombreux faux, ou d’œuvres d’élèves ­imputées au maître. Les machines qui font des Rembrandt ou de nouvelles chansons des Beatles font des copies, et sans doute pas très bonnes. Comme le dit Jonathan Jones, critique d’art au Guardian :« Ce nouveau ­tableau singe le style premier de ­Rembrandt, qui était lumineux, dynamique et brillant. Mais au fil de sa vie et de ses souffrances, la perte de sa femme, sa fortune, son ­statut, Rembrandt a abandonné ce “style” pour dire la vérité crue. » Voilà ce qu’une machine brassant des statistiques n’a pas pu faire : comprendre les changements stylistiques et émotionnels profonds dus aux drames d’une vie.

Autre cas, l’art « inceptionniste » du DeepDream de Google que l’on a vu ­arriver avec amusement et consternation. L’équipe commence par annoncer qu’elle travaille sur un système de reconnaissance d’images. La consigne donnée à l’IA est d’accentuer ce qu’elle croit voir, dans des nuages par exemple. Elle va ainsi créer une série ­d’extravagantes représentations mi-abstraites mi-figuratives, ayant un style très reconnaissable. Après quoi, Google rend l’outil accessible au public, entraînant une avalanche d’images hallucinées, puis réalise une exposition où le tableau le plus cher est vendu 8 000 dollars (6 900 euros).

Laisserions-nous des IA ­libres de créer leur propre art si elles le pouvaient ? Et comprendrions-nous ce qu’elles y expriment ?

Ce que peut une machine, c’est collecter des informations et les ordonner pour augmenter ses connaissances. Les IA sont largement utilisées dans des domaines où elles servent essentiellement d’aide à la décision – financière, militaire (drones, systèmes de commandement), médicale (pour les diagnostics), juridique, logistique ou robotique. Le plus souvent, les IA sont associées à des humains pour être vraiment opérationnelles, notamment pour des questions d’acuité d’interprétation.

TayTweets, l’IA conversationnelle de Microsoft, a démontré à quel point cette phase était cruciale. En répondant mimétiquement aux provocations des internautes, notamment sur Twitter, Tay a fini par tenir des propos violemment racistes, ­misogynes et homophobes. Un cas grave, en temps réel, de manque de discernement, et la confirmation en mode accéléré que les algorithmes ­reproduisent, voire accroissent nos préjugés. Ce qui amena Microsoft à l’arrêter seize heures seulement après sa mise en fonction.


Expertise humaine

Ainsi, il n’y a pas, que l’on sache, de machine ayant conscience d’elle-même et de son mode d’existence ou qui ait un inconscient – l’expertise ­humaine, que l’on peut appeler aussi intelligence, est profondément liée à des processus inconscients. Ou qui se reprogramme elle-même, ce qui ­serait la condition première pour créer. A moins que cela ne soit précisément ce qui s’est passé en 2016, lorsque deux IA de Google, Alice et Bob, ont créé un algorithme sécurisé leur permettant de communiquer entre elles de façon chiffrée sans être comprises des ingénieurs ou d’une autre IA envoyée à la rescousse.

Des trois créateurs, aucun n’a de formation artistique. C’est peut-être la raison pour laquelle les portraits sont ­signés de la formule de l’algorithme qui les a générés

En juin 2016, le site Ars Technica ­éditait Sunspring, un court-métrage avec Thomas Middleditch, héros de la série Silicon Valley. Le scénario, écrit par une IA, paraît absurde. Son réalisateur, Oscar Sharp, a travaillé sur ce ­projet avec Ross Godwin, également créateur d’une autre IA auteure d’un roman apparemment inepte, 1 the Road. Ces exemples posent d’autres questions : laisserions-nous des IA ­libres de créer leur propre art si elles le pouvaient ? Et comprendrions-nous ce qu’elles y expriment ?

Enfin, la vente aux enchères de la production d’une IA ne pose pas que des questions esthétiques. 

L’art en ­ligne a rapporté 3,75 milliards d’euros en 2017, en progression de 15 % en un an. Les experts prévoient une forte et rapide augmentation alors que le marché de l’art est au ralenti. Il n’est, de ce fait, guère étonnant que des protagonistes comme Sotheby’s et Christie’s soient dès à présent en première ligne, quitte à donner un petit coup de pouce marketing pour renforcer leur position.



De fait, le site Internet ­d’Obvious ressemble plus à celui d’une start-up qu’à un site artistique. Il renvoie d’ailleurs en guise de CV à la page LinkedIn des trois créateurs, où l’on peut voir qu’aucun n’a de formation artistique. C’est peut-être la raison pour laquelle les portraits sont ­signés de la formule de l’algorithme qui les a générés.

Manuela de Barros est maître de conférences à l’université Paris-VIII, elle enseigne l’esthétique et les rapports entre arts, sciences et technologies. Elle est notamment l’auteure de L’Art à l’époque du virtuel (L’Harmattan, Paris, 2003) et L’art a-t-il besoin du numérique ? (Colloque de Cerisy, Hermès Lavoisier, 2006).

Manuela de Barros (Philosophe)

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