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vendredi 16 novembre 2018

« La Théorie du Donut », métaphore d’une humanité en péril | Le Monde

L’Economie de demain en sept principes,
de Kate Raworth, 
« Le Monde » publie en exclusivité les bonnes feuilles du best-seller de l’économiste britannique Kate Raworth, qui compare les objectifs de l’humanité au beignet américain.

« La Théorie du Donut », un best-seller dans le monde anglophone

Le livre de l’économiste britannique Kate Raworth, best-seller dans le monde anglophone enfin publié en français jeudi 15 novembre, entend renouer avec les racines de la science économique fondée par Adam Smith dans La Richesse des nations : l’économie doit servir le bien de l’humanité ; la science économique est la « science morale et politique » qui prescrit la meilleure façon d’y parvenir. 

Mais parce que « le bien de l’humanité » n’est plus de même nature ni de même forme que celui qui présidait à l’époque d’Adam Smith, il convient de jeter par-dessus bord les concepts, les théories et les représentations qui, encore aujourd’hui, entérinent, orientent et ciblent des modèles devenus contraires au bien d’une humanité aujourd’hui menacée par l’épuisement des ressources de la planète et de ses propres forces. Une conviction que Kate Raworth s’est forgée comme économiste au service des Nations unies puis de l’ONG Oxfam, avant de devenir chercheuse à l’Institut du changement environnemental de l’université d’Oxford et associée principale à l’Institut pour le développement durable de l’université de Cambridge.

En privilégiant l’image du « donut », Kate Raworth invite les lecteurs à ne plus considérer l’économie comme un cycle allant de la production à la redistribution, mais comme le fruit d’une coproduction permanente entre la nature, l’Etat, les innovateurs et les communautés humaines ; à ne plus considérer l’homme comme un acteur économique isolé, rationnel et prédictible, mais comme un être changeant, pétri de valeurs contradictoires et interagissant avec ses semblables ; à ne plus considérer les marchés comme des institutions mécaniques, mais l’ensemble des institutions comme des systèmes dynamiques et interactifs ; à ne plus voir la croissance comme la solution à nos problèmes d’inégalités et de pollution, mais à organiser l’économie dans le dessein de résoudre ces problèmes – sans que cela passe forcément par la croissance.

Bonnes feuilles. « En octobre 2008, Yuan Yang est venue étudier l’économie à Oxford. Née en Chine, elle a grandi dans le Yorkshire. C’est une citoyenne du monde, passionnée par l’actualité, soucieuse de l’avenir, résolue à faire évoluer la société. Elle pensait que devenir économiste était la meilleure façon de se donner les moyens de faire bouger les choses. On pourrait dire qu’elle avait envie de devenir exactement le genre d’économiste dont a besoin le XXIe siècle.

Mais Yuan a vite déchanté. La théorie – ainsi que les calculs utilisés pour la démontrer – lui semblait refléter une certaine étroitesse d’esprit. Et comme elle est arrivée à l’université au moment précis où le système financier s’effondrait, elle n’a pu s’empêcher de le remarquer, même si cela ne figurait pas au programme de ses études. « Le krach a fait office de signal d’alarme, explique-t-elle. D’un côté, on nous apprenait que le système financier n’était pas un élément important de l’économie. Et de l’autre, les marchés semaient la panique, donc on se demandait : “Pourquoi cette déconnexion ?” » Elle a compris que cette déconnexion allait bien au-delà du secteur financier, se manifestant dans l’abîme qui séparait les préoccupations de la théorie économique conventionnelle et les crises de plus en plus graves du monde réel, comme l’inégalité planétaire et le changement climatique.

Quand elle posait ses questions à ses professeurs, ils affirmaient qu’elle comprendrait plus tard, une fois qu’elle aurait progressé dans son cursus. Elle s’est donc inscrite en master à la prestigieuse London School of Economics, et elle a attendu de comprendre. Au lieu de ça, les théories devenaient toujours plus abstraites, les équations se multipliaient, et Yuan était de moins en moins satisfaite. Mais, avec les examens à l’horizon, elle a dû faire un choix. « Il est arrivé un moment, m’a-t-elle dit, où je me suis rendu compte que je devais maîtriser les données, au lieu de vouloir tout contester. Et c’est un moment qui me paraît assez triste, dans la vie d’un étudiant. »
Face à cette prise de conscience, beaucoup de jeunes auraient renoncé à l’économie, ou en auraient digéré les théories pour se lancer dans une carrière lucrative grâce à leur diplôme. Pas Yuan. Elle a décidé de trouver d’autres étudiants rebelles dans les universités du monde entier et elle a vite découvert que, depuis le changement de millénaire, ils étaient de plus en plus nombreux à contester publiquement le cadre théorique étroit qu’on leur enseignait. En 2000, des étudiants parisiens ont envoyé une lettre ouverte à leurs professeurs, pour rejeter le dogmatisme de la théorie dominante. « Sortons des mondes imaginaires, écrivaient-ils. Appel aux enseignants : réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard ! » Dix ans après, un groupe d’étudiants de Harvard quittait en masse le cours du professeur Gregory Mankiw – auteur des manuels d’économie les plus utilisés au monde – pour protester contre la perspective idéologique biaisée qui, selon eux, se reflétait dans son cours. Ils étaient « très inquiets à l’idée que ces préjugés affectent les étudiants, l’université et notre société dans son ensemble. » (…)

« En deçà de l’anneau interne – le fondement social – se trouvent les privations humaines critiques, comme la faim et l’illettrisme. Au-delà de l’anneau externe – le plafond écologique – se trouve la dégradation critique de la planète »

Et si on commençait non par les théories établies de longue date, mais par les objectifs à long terme de l’humanité, pour ensuite chercher la réflexion économique qui permettrait de les atteindre ? J’ai essayé de dessiner ces objectifs et, si ridicule que cela puisse paraître, le résultat ressemblait à un donut, à un de ces beignets américains avec un trou au milieu. Le tableau complet sera présenté au prochain chapitre, mais il s’agit fondamentalement de deux cercles concentriques. En deçà de l’anneau interne – le fondement social – se trouvent les privations humaines critiques, comme la faim et l’illettrisme. Au-delà de l’anneau externe – le plafond écologique – se trouve la dégradation critique de la planète, comme le changement climatique et la perte de biodiversité. Entre ces deux cercles se situe le donut proprement dit, l’espace dans lequel nous pouvons satisfaire les besoins de tous, dans la limite des moyens de la planète.

Le beignet frit et sucré n’a pas vraiment l’air d’une métaphore plausible pour les aspirations de l’humanité, mais quelque chose dans cette image nous a fait réagir, moi et d’autres, donc je l’ai gardée. Et elle m’a inspiré une question profondément fascinante : si le but de l’humanité au XXIe siècle est d’entrer dans le donut, quelle conception économique nous offre les meilleures chances d’y parvenir ?

Avec le donut en main, j’ai écarté mes vieux manuels et j’ai recherché les meilleures idées émergentes que j’ai pu trouver, en explorant la nouvelle pensée économique avec des étudiants à l’esprit ouvert, des dirigeants d’entreprise progressistes, des universitaires innovants et des professionnels à la pointe de leur domaine. Ce livre réunit les principaux éclairages que j’ai découverts en chemin, éclairages que j’aurais aimé rencontrer lorsque j’ai entamé mes études et qui, à mon avis, devraient faire partie de la boîte à outils de tout économiste. Il s’inspire de diverses écoles de pensée : économie de la complexité, économie écologique, féministe, institutionnelle et comportementale. Chacune a sa richesse, mais il existe un risque qu’elles restent hermétiquement cloisonnées, chaque école se nichant dans ses propres revues, colloques, blogs, manuels et postes d’enseignement, cultivant sa petite critique de la pensée du siècle dernier. La véritable percée consiste, bien sûr, à combiner ce que chacune peut offrir et à découvrir ce qui se passe lorsqu’elles dansent toutes ensemble, et c’est exactement ce que j’essaye de faire ici.

L’humanité est confrontée à de redoutables défis, et c’est en grande partie grâce aux omissions et aux métaphores erronées d’une réflexion économique périmée que nous en sommes arrivés là. Mais pour ceux qui sont prêts à se rebeller, à regarder sur les côtés, à contester et à repenser, l’époque est enthousiasmante. « Il faut que les étudiants apprennent à se débarrasser des idées désuètes et sachent quand et comment les remplacer (…), comment apprendre, désapprendre et réapprendre », écrivait le futurologue Alvin Toffler. C’est on ne peut plus vrai pour ceux qui recherchent la connaissance économique : nous vivons une époque formidable pour désapprendre et réapprendre les bases de l’économie. (…)

Une boussole pour le XXIe siècle

D’abord, pour trouver nos repères, mettons de côté le PIB et repartons de zéro, avec une question fondamentale : qu’est-ce qui permet aux êtres humains de s’épanouir ? Un monde dans lequel chacun peut trouver dignité, opportunité et communauté – et où nous pouvons tous le faire dans la limite des moyens de notre planète, source de vie.

Autrement dit, nous devons entrer dans le donut. C’est le concept visuel que j’ai dessiné en 2011 quand je travaillais pour Oxfam, et il s’inspire des dernières découvertes de la science du système terrestre. Au cours des cinq dernières années, grâce à mes conversations avec des scientifiques, des militants, des universitaires et des décideurs, je l’ai renouvelé et mis à jour pour refléter les plus récentes avancées en matière de connaissance scientifique et de buts du développement mondial. Permettez-moi donc de vous présenter l’unique donut qui pourrait nous faire du bien.

« Cette boussole pointe vers un avenir qui pourrait satisfaire les besoins de chacun, en préservant le monde vivant dont nous dépendons tous »


Qu’est-ce exactement que le donut ? 

En deux mots, c’est une boussole radicalement nouvelle pour guider l’humanité dans ce siècle. Et elle pointe vers un avenir qui pourrait satisfaire les besoins de chacun, en préservant le monde vivant dont nous dépendons tous. En deçà du fondement social du donut se trouvent les pénuries en matière de bien-être humain, qu’affrontent ceux auxquels manquent des choses essentielles comme la nourriture, l’éducation et le logement. Au-delà du plafond écologique se trouve un excès de pression sur les systèmes sources de vie, par le biais du changement climatique, de l’acidification des océans et de la pollution chimique, par exemple. Mais entre ces deux ensembles de limites se situe un endroit agréable – qui a clairement la forme d’un donut –, un espace à la fois écologiquement sûr et socialement juste pour l’humanité. La tâche du XXIe siècle est sans précédent : introduire toute l’humanité dans cet espace juste et sûr.

L’anneau interne du donut – son fondement social – définit les nécessités de la vie dont personne ne devrait manquer. Ces douze bases incluent : une alimentation suffisante ; une eau potable et des conditions sanitaires décentes ; l’accès à l’énergie et à un équipement de cuisine propre ; un logement correct ; l’accès à l’éducation et aux soins de santé ; un revenu minimum et un travail digne de ce nom ; l’accès aux réseaux d’information et de soutien social. De plus, il faut que ces objectifs soient atteints dans le respect de l’égalité des sexes, de l’équité sociale, de la représentation politique, de la paix et de la justice. Depuis 1948, les normes et lois internationales en matière de droits humains cherchent à établir le droit de chaque individu à la grande majorité de ces nécessités de base, quel que soit l’argent ou le pouvoir dont il dispose. Fixer une date cible pour atteindre tous ces objectifs pour tous les êtres humains semble une ambition extraordinaire, mais elle est désormais officielle. Ils sont tous inclus dans les Objectifs de développement durable des Nations unies – acceptés par les 193 Etats membres en 2015 – et la grande majorité d’entre eux doit être atteinte d’ici à 2030. (…)

Le portrait du XXIe siècle

Le portrait que nous peignons de nous-mêmes façonne clairement qui nous devenons. C’est pourquoi il est essentiel que l’économie propose une nouvelle image de l’humanité. En comprenant mieux notre propre complexité, nous pouvons cultiver la nature humaine et nous donner de plus grandes chances de créer des économies permettant de prospérer au sein de l’espace juste et sûr du donut. Les esquisses préliminaires de ce portrait remis à jour sont en cours et révèlent cinq grands changements dans notre manière de dépeindre notre personnalité économique. Premièrement, au lieu d’être étroitement guidés par l’intérêt personnel, nous sommes des êtres sociaux, soucieux de réciprocité. Deuxièmement, nous avons des valeurs fluides au lieu de préférences fixes. Troisièmement, loin d’être isolés, nous sommes interdépendants. Quatrièmement, plutôt que de calculer, nous nous livrons à des approximations. Et cinquièmement, loin d’avoir la mainmise sur la nature, nous sommes profondément inscrits dans le réseau de la vie. »

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