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jeudi 6 décembre 2018

Gilets jaunes : "Jacquerie", un terme condescendant et péjoratif, par Pierre Ropert | France culture 27/11/2018

Les Gilets jaunes, sur une barricade improvisée proche de
 l'Arc de Triomphe, à Paris.
Depuis quelques jours, les manifestations des "Gilets jaunes" sont renvoyées aux "jacqueries", ces soulèvement paysans qui ont émaillé l'Histoire. Un terme qui, si sa signfication a évolué, n'est pas neutre et conserve une dimension péjorative, selon Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS .

"Les gilets jaunes, une Jacquerie moderne ?”, “Gilets jaunes : au cœur de la jacquerie” ou encore “une jacquerie numérique”. Avec le succès des manifestations des Gilets jaunes, le terme de “Jacquerie” a pullulé dans les titres des médias. Dans Le Monde, le sociologue Pierre Merle estimait ainsi que ce mouvement rappelait “les jacqueries des périodes révolutionnaires” et illustrait le fossé entre citoyens révoltés et élites dirigeantes.

Mais que désigne, au juste, le terme "jacquerie" ? 

“C’est un terme ancien qui a servi à étiqueter les révoltes paysannes, rappelle à ce sujet Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS et auteur de “Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours”. La Grande Jacquerie qui date du milieu du XIVe siècle est un soulèvement paysan, surtout en Île-de-France, qui a été très violent et dont les émeutes ont fait beaucoup de victimes. Les principales victimes seront tout de même les paysans en lutte, qui seront tous massacrés.”

C’est en effet en mai 1358 qu’éclate la première jacquerie : entre hausse des taxes et famines, les paysans prennent les armes. La révolte sera rapidement matée : plusieurs milliers de paysans sont massacrés par les hommes de Charles II de Navarre.

"Jacquerie", un terme péjoratif 

Si l'on parle de "jacquerie", c'est sans doute en raison de la veste courte, ou "Jacques", que portaient les paysans. Mais les commentateurs  des manifestations des Gilets jaunes ont eu tôt fait d’oublier que le terme avait dès ses origines une signification péjorative. “C’est la vision dominante de l’Histoire, qui s’est imposée avec ce terme”, tient à rappeler Gérard Noiriel, également invité hier de La Grande Table :

Ce terme de jacquerie s’est imposé dans les chroniques notamment de Froissard, qui l’est l’historiographe du Roi et des puissants. Pendant des siècles les révoltes paysannes ont toujours été cataloguées d’une manière très négative. Le mot jacquerie vient du mot “Jacques” qui signifiait paysan, de manière condescendante, péjorative. “Faire le jacques” c’est une expression qui existe encore et signifie faire le paysan, être un gros benêt, un lourd… Quand on utilise ce mot, aujourd’hui il a perdu de son sens historique, mais malgré tout c’est un terme qui n’est pas neutre.

Jean Froissard, grand chroniqueur de l’époque médiévale, qualifie en effet de “Jacques Bonshommes” les paysans révoltés, insistant dans ses Chroniques sur leur infamie : 

Ils tuèrent un chevalier et boutèrent en une broche, et le tournèrent au feu et le rôtirent devant la dame et ses enfans. Après ce que dix ou douze eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent faire manger par force ; et puis les tuèrent et firent mourir de male-mort. Et avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de Clermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais ; et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme.

Le successeur du moine bénédictin et chroniqueur Guillaume de Nangis précise dans ses Chroniques que, dès 1356, "les nobles, pour se moquer des paysans, les nommaient Jacques Bonhomme ; et on appelait communément de ce nom les paysans qui servaient dans les armées". Le nom de “jacquerie” devient ainsi usité pour qualifier toutes les révoltes paysannes, même si certains révoltés paysans se voient affublés d'autres sobriquets, comme le raconte Gérard Noiriel :

Il y a eu les croquants par exemple, c’est un autre terme péjoratif pour la révolte en Gascogne dans le Sud Ouest. Après cela il y a eu les Bonnets Rouges en Bretagne à la fin du règne de Louis XIV. Il y a comme ça toute une série de mouvements, on peut aussi évoquer la Guerre des farines à la fin du XVIIIe siècle, juste avant la Révolution française. On a des phénomènes du même type qui sont des révoltes, mais des révoltes de la faim, de gens qui sont au bord de la famine. C’est le désespoir de ces gens là qui motive la révolte. Et ça se termine dans des bains de sang à chaque fois.

En septembre 1999, dans Concordance des Temps, l’historien Joël Cornette retraçait d'ailleurs ces révoltes paysannes, des croquants à la guerre des farines au temps de Turgot   :

On a des textes qui racontent la frayeur des gens des villes, qui entendent ces paysans qui se révoltent et qui vont jusqu'à faire le siège des villes. Cela dit la répression sera toujours la plus forte. C’est un peu la lutte du pot de fer contre le pot de terre. Et les paysans, même armés, n’ont pas la force de l’armée, qui intervient presque comme dans un pays conquis et qui réprime. Ce flot répressif on peut le voir tout au long du XVIIe siècle jusqu'à la dernière grande révolte anti-étatique, celle des [bonnets rouges] bretons de 1675.

Des révoltes anti-fiscales 

“Le grand facteur des révoltes populaires, ce sont les impôts, précise Gérard Noiriel. Par exemple, la révolte des croquants au début du XVIIe siècle, c’est quand Louis XIII et Mazarin se lancent dans la Guerre de 30 ans et donc il y a ce qu’on appelle le tour de vis fiscal : brutalement ils augmentent les impôts, en créent de nouveaux. Et les paysans ne peuvent pas, ils sont déjà à la limite de la survie. C’est ça qui crée des mouvements de colère. La dimension anti-fiscale a toujours été extrêmement importante.” 

Si les Gilets jaunes ne sont pas dans une situation où ils risquent de mourir de faim, au sens physique du terme, Gérard Noiriel y voit surtout le symbole “de la paupérisation des classes populaires” :

Dans les zones périurbaines, où les services sociaux et publics disparaissent, la hausse des impôts place les gens dans une situation intolérable… Surtout quand ils sont obligés de prendre leur voiture pour aller travailler à 30 ou 40 km. Un impôt de plus, même si pour les classes supérieures ça parait faible, pour eux c’est vital. Il y a un point commun à ce niveau là entre les anciennes révoltes anti fiscales et la révolte actuelle.

Des révoltes désorganisées ? 

L’autre point commun tient en la structure de ces révoltes, loin d’être aussi désorganisées que les chroniqueurs ont pu le laisser penser. Dès le XIVe siècle, elles se structuraient d’elles-mêmes :

Ce n’est jamais complètement désordonné. La vision du désordre et de l’anarchie c’était les dominants qui la donnaient, parce qu’ils n’y connaissaient rien. Ils avaient leurs leaders populaires dans les villages, parfois ils impliquaient dedans des petits nobles, choisis comme représentants et qui disciplinaient aussi, faisaient défiler les gens. Ca fonctionnait beaucoup par le bouche à oreille, par les assemblées générales, mais ça n’était pas anarchique.

Si les révoltes de l’époque se déclenchent via le bouche-à-oreille et dans les assemblées générales, celle des gilets jaunes semble bien mieux programmée :

La révolte des gilets jaunes est spontanée mais elle éclate en même temps sur le territoire national. Il y a de l’organisation, ça passe pas mal par les réseaux sociaux, mais aussi, et c’est ma conviction, par les chaînes d’info en continu qui ont encouragé le mouvement dès le départ. Elles ne l’ont pas créé, mais elles lui ont donné une dimension sans doute supérieure à celle qu’elle aurait eu sans ce soutien.

Pierre Ropert

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