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mardi 13 novembre 2018

« Charlie Hebdo », quelle bande de potes !, par Frédéric Potet | LE MONDE DES LIVRES 02.11.2018

Luz, vingt-trois ans de « Charlie », signe « Indélébiles », hommage drôle et tendre à une fantastique équipe de dessinateurs. Un bonheur.

Extrait d’« Indélébiles ». En partant de l’extrémité haute de la table en U : Riss, Catherine ­Meurisse, Cabu, Tignous et enfin Luz (Il faut gommer sur une chaise afin de ne pas faire bouger la table commune).


Il semble inconcevable d’écrire un livre sur Charlie Hebdo sans parler du 7 janvier 2015. Luz l’a fait, pourtant. Membre de la rédaction du magazine satirique pendant plus de vingt ans, le dessinateur échappa aux balles des frères Kouachi pour avoir été en retard à la conférence de rédaction. 


Dans Catharsis, sorti quatre mois après l’attentat (Futuropolis), il avait relaté son quotidien de miraculé, sans jamais verser dans le pathos, préférant user du seul levier en sa possession : l’humour. Si l’on y rit autant, le propos est tout autre dans Indélébiles, puisqu’il s’agit de raconter l’aventure collective – et joyeusement foutraque – qui précéda la barbarie. Les belles années en somme. Les copains, la déconnade à plein tube, le bonheur de dessiner.

En vingt-trois ans de Charlie – qu’il a quitté en mai 2015 –, Luz a accumulé d’innombrables anecdotes, dont les meilleures sont rapportées ici avec autodérision. L’ancien « puceau tourangeau » monté à la capitale dans l’espoir de placer des dessins au Canard enchaîné s’amuse, et nous amuse, à ressusciter une rédaction vouée au traitement caustique de l’actualité, où se mêlent les anciens (Gébé, Cabu, Wolinski…) et les sales gosses, comme lui ou Charb, le roi de la blague graveleuse.

Le métier de dessinateur de terrain

Luz revient aussi longuement, en mode making of, sur ses reportages graphiques et sur les risques qui accompagnent le métier de dessinateur de terrain. Un coup de matraque lors d’une manifestation à Paris, un interrogatoire dans un camp militaire en Bosnie (Luz suit alors la tournée du chanteur Renaud) ou encore les rodomontades intimidantes de loulous de banlieue après une fusillade raciste ne laissent toutefois pas augurer que quelque chose de pire puisse un jour arriver. Le pire arrivera pourtant, comme on le comprend dans un dernier chapitre bouleversant, dominé par la perte et l’omission.

S’il fait l’impasse sur le traitement de l’islamisme dans le journal, Luz oublie tout aussi volontairement d’évoquer les tensions et les engueulades qui ont émaillé l’histoire de la rédaction. « J’avais envie de mettre le maximum de choses autour du dessin. Et autour du dessin, il n’y avait aucun problème. (…) Ça unifiait le journal –, et c’est toujours vrai », confie-t-il à Riss, le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, dans le numéro de l’hebdomadaire du mercredi 31 octobre. Comme dans Catharsis, Luz attribue au dessin un rôle de personnage à part entière ; de vieux pote indéfectible, incarné par les taches ineffaçables d’encre de Chine qui maculent ses doigts, ou par ces bouts de gomme usée ayant appartenu aux confrères assassinés, conservés comme de précieuses reliques.

L’album rend enfin un hommage appuyé, et d’une infinie tendresse, à Cabu, le mentor de Luz. Le grand Cabu, qui savait dessiner dans sa poche pour ne pas se faire repérer, et savait caricaturer l’« indessinable » Pierre Arditi sans lui donner les traits de François Bayrou ou de Michel Sardou. Le respect absolu.

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