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mercredi 7 novembre 2018

Canulars scientifiques, revues prédatrices et « slow science » | LE MONDE SCIENCE ET TECHNO 30.10.2018

Face aux dérives et dysfonctionnements du monde de l’édition scientifique, plusieurs auteurs appellent dans une tribune au « Monde » à des changements radicaux pour réduire le rythme de publication.

Les revues « prédatrices » sont de plus en plus nombreuses dans le milieu scientifique, et certains chercheurs y publient sans le savoir.


Tribune. On fait grand cas aux Etats-Unis, et maintenant en France, d’un canular « Sokal au carré ». Imitant la fausse étude originale, perpétrée par le physicien Alan Sokal en 1996, celle-ci a cette fois dénoncé la contamination par le « politiquement correct » et l’activisme justicier des études consacrées à la race, au genre, à la masculinité, etc.

L’interprétation ultime de ce canular reste contestée, mais retenons ici qu’il pointe un supposé problème concernant l’évaluation par les pairs dans les revues scientifiques, évaluation apparemment prise en défaut par les nombreux articles bidon que le trio américain à l’origine de ce canular a réussi à publier. Même si le Landerneau académique américain s’excite une fois de plus avec cette énième critique du « postmodernisme », il faut distinguer ces disputes idéologiques de la question plus importante de l’évaluation par les pairs et de la multiplication des revues de qualité douteuse.

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CES REVUES AFFECTENT DE PROPOSER UNE ÉVALUATION PAR LES PAIRS ; EN RÉALITÉ, ELLES PUBLIENT TOUT ET N’IMPORTE QUOI, MOYENNANT FINANCES


Le problème de l’édition scientifique est en effet plus général et dépasse les seules sciences sociales. Les études sur les revues dites « prédatrices » que nous avons réunies dans un récent dossier de la revue Zilsel le montrent amplement. Mimant les revues scientifiques « authentiques » et établies, elles affectent de proposer une évaluation par les pairs ; en réalité, elles publient tout et n’importe quoi, moyennant finances.

Leurs éditeurs se comptent par centaines, les titres par dizaines de milliers et continuent de se multiplier. Les autorités académiques s’en émeuvent, et on a récemment indiqué qu’un pourcentage notable de chercheurs français y publient. Des primes et des promotions sont parfois même attribuées aux auteurs d’articles parus dans ces revues supposées « prédatrices ».

Mauvaises revues, bons contenus

On pourrait croire a priori que le problème est circonscrit : il y aurait de vraies et de fausses revues scientifiques, tout comme il y a des vrais et des faux Vuitton. Dans les premières, on paierait pour lire, tandis que dans les secondes on paierait pour publier. Or les conclusions auxquelles nous aboutissons sont plus troublantes. Les revues prédatrices, au fond, sont indissociables du monde de la recherche contemporaine, parce qu’elles prospèrent sur ses transformations.

LES CHERCHEURS PEUVENT NE PAS CONNAÎTRE TOUS LES TITRES DOUTEUX ET Y PUBLIER DE BONNE FOI DES RÉSULTATS VALIDES

Leur essor s’appuie sur la concurrence généralisée qui, par l’introduction de courses aux gros financements, régit désormais la recherche scientifique internationale. La publication est aujourd’hui une unité comptable de la grandeur scientifique d’un chercheur ou d’un laboratoire, en plus (ou avant) d’être une unité de savoir, à lire, développer et critiquer. D’où le célèbre « publish or perish ».

Résultat collatéral : ils sont aujourd’hui inondés de courriels leur proposant de publier dans ces revues (ou de participer à des congrès analogues). Les chercheurs peuvent ne pas connaître tous les titres douteux et y publier de bonne foi des résultats valides. De la sorte, le contenu de ces revues n’est pas systématiquement mauvais, ce qui fissure ainsi la frontière entre revues « sérieuses » et « prédatrices » et risque d’accentuer la dilution de la science mal ou vite faite dans la science vraiment validée par les pairs.

Inversement, les responsables de la sélection des chercheurs ou des projets – jugeant quasi exclusivement sur la base de listes de publication – peuvent méconnaître ces revues et donc promouvoir dans la science authentique des adeptes de la science frelatée…

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Les revues prédatrices étant celles où l’on publie en quelque sorte à compte d’auteur, cela donne l’impression que les revues des grands groupes sont « gratuites ». Or les mastodontes de l’oligopole de l’édition scientifique (Wiley, Elsevier, Springer, et Taylor & Francis), ponctionnent d’autres acteurs de la chaîne de production et de diffusion de la recherche. Les bibliothèques et les institutions scientifiques paient en effet pour que les chercheurs puissent lire des articles soumis « gratuitement », et vont même jusqu’à débourser 5 000 dollars par article afin de publier en libre accès, y compris dans les revues de haut niveau.

Compétition effrénée

Si le modèle du « chercheur payeur » a facilité l’émergence des revues prédatrices, il existe maintenant une porosité entre les grands groupes de l’édition et de telles revues. Ainsi James Lindsay et Peter Boghossian, nos facétieux « canuleurs » américains, avaient d’abord publié un premier article, intitulé « Pénis conceptuel », dans une revue d’études de genre en libre accès de très bas niveau, que d’aucuns considèrent comme prédatrice, pourtant propriété du groupe Taylor & Francis. Ces nouvelles revues portées par des éditeurs reconnus ne font que recycler – pour quelques centaines d’euros – les articles rejetés par les revues les plus prestigieuses des mêmes groupes.

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Les revues prédatrices ne forment donc pas un monde à part ; elles vivent des aberrations du modèle de la recherche scientifique normalisé (compétition effrénée et article comme seule unité comptable d’évaluation), et accompagnent la dérive managériale de la recherche, avec ses « tableaux de bord » et ses mesures d’« impact » à court terme. C’est pourquoi ces dysfonctionnements de l’édition scientifique appellent des mesures radicales, à commencer par la décélération et la slow science. Car à publier tant de fast science qui devient vite de la « fausse science », l’on court le risque de dévaloriser les sciences et de ruiner la confiance dans les vérités qu’elles mettent au jour.

Les signataires : Jean Frances, sociologue, chercheur associé au GSPR/EHESS ; Yves Gingras, chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, UQAM ; Philippe Huneman, directeur de recherche en philosophie au CNRS, IHPST (Paris) ; Arnaud Saint-Martin, chargé de recherche en sociologie au CNRS, CESSP (Paris).

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