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vendredi 21 décembre 2018

La crise grave de la démocratie américaine | telos Gérard Grunberg 11 septembre 2018

La gravité de la crise qui frappe aujourd’hui la démocratie américaine ne saurait être surestimée. Cette crise se manifeste aux trois niveaux de la société, des institutions et des valeurs. Elle s’est développée sous la présidence de Barack Obama pour atteindre son point culminant sous celle de Donald Trump. Nous avions vu (dans un article de novembre 2017) que la société américaine se polarisait dangereusement, mettant face à face deux Amériques que tout oppose : les attitudes face aux élites, aux minorités, aux femmes, à la religion, aux médias, aux inégalités, aux immigrés et au rôle de l’État. Un fort ressentiment des électeurs blancs, se considérant comme les victimes des interventions gouvernementales, s’exprimait contre le gouvernement démocrate, ressentiment qui a notamment entraîné le basculement à droite des ouvriers blancs syndiqués. Au moment de l’élection présidentielle de 2016, la radicalisation politique était à son comble.

Cette radicalisation s’est transmise au niveau du système partisan qui est entré en crise de ce fait. Comme le souligne Dick Howard dans son ouvrage récent (Les Ombres de l’Amérique, de Kennedy à Trump, François Bourin, 2018) ce système ne remplit plus sa fonction principale de médiation entre les pouvoirs que sépare la Constitution. Les adversaires politiques sont devenus des ennemis, ne pouvant plus communiquer entre eux et excluant en leur sein les modérés au profit des radicaux, notamment dans le parti républicain qui a adopté un nationalisme exclusif et identitaire ; d’où un blocage politique qui discrédite les deux grands partis. Ce système, déjà paralysé par sa radicalisation, a également souffert de la présidentialisation croissante du système politique. L’attention se focalise de plus en plus sur la course présidentielle et les candidats au détriment des programmes des partis, autre fonction majeure que ces derniers ne remplissent plus. Obama avait déjà fusionné jadis le Comité national du parti démocrate avec son appareil de campagne, mais c’est l’élection de Trump qui a porté un coup fatal à l’autonomie partisane en détruisant les différentes fonctions que le Parti républicain remplissait au profit d’une seule, le soutien à sa personne. Cette évolution, en transformant l’adversaire politique en ennemi à abattre, a porté un coup décisif aux principes de la démocratie représentative. Les chambres, à majorité républicaine, ont cessé de constituer des contre-pouvoirs face au pouvoir présidentiel, en s’alignant totalement sur l’action du président. Les récentes primaires républicaines pour les prochaines élections des représentants et des gouverneurs ont montré l’avantage dont ont bénéficié les candidats les plus trumpistes, ceux qui sont présents sur la chaîne Fox news, la télévision du président. Face à la trumpisation qui a gagné l’essentiel de l’électorat républicain, les représentants républicains sont soit paralysés soit ultracisés. Comme l’écrit Dana Milkbank dans le Washington Post, « les représentants républicains craignent qu’avec 87% des électeurs républicains qui soutiennent Trump, l’affronter soit un suicide. Mais c’est un cercle vicieux car ce soutien demeure d’autant plus élevé que ces représentants le confortent ». Les éditorialistes et commentateurs des grands journaux libéraux expriment de plus en plus ouvertement leurs angoisses à l’égard de la crise de la démocratie américaine. Ainsi Paul Krugman dans le New York Times écrit : « même maintenant, je ne pense pas que les commentateurs les plus politiques aient saisi quel niveau de pourriture a déjà été atteint. Je ne pense pas qu’ils réalisent ou qu’ils s’avouent à eux-mêmes que la démocratie pourrait juste disparaître dans les mois qui viennent ».

La crise est d’autant plus grave que le président ne lutte pas seulement pour exercer le plus grand pouvoir possible mais encore pour se protéger lui-même des actions de justice qui pourraient le mettre en cause, menaçant les valeurs mêmes de la république américaine. Il s’attaque à deux de ses piliers principaux, une presse et une justice libres et protégées. Les grands médias, à l’exception de Fox news, sont vilipendés chaque jour par lui comme étant des « ennemis du peuple » et il menace régulièrement son propre ministre républicain de la Justice, Jeff Sessions, de le renvoyer s’il ne met pas fin aux différentes enquêtes judiciaires qui le menacent, lui et les siens, en particulier l’enquête menée par le procureur spécial, Robert Mueller, lui aussi un républicain, à propos d’éventuelles interventions de la Russie dans l’élection présidentielle américaine. Il défend systématiquement ses amis corrompus et poursuivis par la justice, les présentant comme de braves gens.

La crise s’est accélérée le mardi 21 août dernier lorsque l’ancien conseiller et avocat de Trump, Michael Cohen, a plaidé coupable pour huit crimes (felonies) et a impliqué le dernier dans ces activités criminelles. Pour la première fois, l’éventualité d’une procédure d’empêchement a été évoquée sérieusement, l’affaire Michael Cohen offrant enfin aux défenseurs de la démocratie américaine une opportunité sérieuse de mettre en cause politiquement le président. Bret Stephens écrit ainsi dans le NYT : « The Constitution’s standard for impeachment is “Treason, Bribery, or other high Crimes and Misdemeanors.” The standard is now met ». Dans le même sens, Rob Stutzman, stratège républicain et critique du président, écrit que désormais les démocrates peuvent légitimement soulever cette question. Certes, le lancement d’une telle procédure est aujourd’hui impensable, compte tenu de l’existence d’une majorité républicaine dans les deux chambres, mais cette évocation accentue encore la tension politique alors que se profilent les élections à mi-mandat. Si les démocrates gagnaient la Chambre des représentants, une crise de régime pourrait bien éclater dont personne ne peut aujourd’hui prévoir l’issue.

Face au trumpisme de l’électorat républicain, l’électorat démocrate se mobilise et se durcit, répondant à la dextrisation du parti républicain par un mouvement de sinistrisme mené par des candidats issus des minorités, souvent des femmes, qui battent dans les primaires les centristes-libéraux sortant du parti démocrate au nom de « ça ne peut plus durer ». Le climat politique est devenu plus délétère encore la semaine dernière avec la sortie du livre de Bob Woodward sur la Maison blanche, véritable « maison de fous », et la parution dans le NYT d’une tribune anonyme, écrite par l’un des membres de la Maison-Blanche, qui décrit le président comme un véritable danger pour son pays. Ce climat politique nous renvoie à la veille de la guerre de sécession.

C’est dans ce contexte que Barack Obama a décidé d’intervenir personnellement et fortement dans la campagne électorale en appelant à la mobilisation des démocrates. L’ancien président a directement attaqué Donald Trump, le présentant comme un danger pour la démocratie, un démagogue qui pratique la politique de la peur et du ressentiment, l’accusant de copiner avec la Russie, d’encourager les suprématistes blancs et de polariser la nation. « Mais, a-t-il ajouté, le danger qu’encourt la démocratie ne provient pas seulement de Trump ou des républicains au Congrès ou même des interférences russes : la plus grande menace pour notre démocratie est l’indifférence ».

Comme l’écrit Dick Howard, se conjuguent aujourd’hui pour menacer la démocratie américaine « le ressentiment aveugle des admirateurs de Trump, nationalistes et incapables de tolérer l’altérité pourtant essentielle au vivre-ensemble démocratique, les foucades du président et l’opportunisme de la classe politique qui tolère benoitement ce que dans les démocraties anciennes on décrivait comme la corruption ». Pour se garder de cette corruption du politique et faire face à ses deux menaces, l’arbitraire du pouvoir et l’aveuglement du citoyen, la démocratie américaine, conclut-il, doit d’abord « apprécier le rôle du politique et tout faire pour réveiller de son sommeil le pouvoir qu’il conserve ». Pour l’instant, cependant, ce sont les passions qui s’affrontent, rendant l’avenir à la fois plein de dangers et imprévisible.

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