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vendredi 11 janvier 2019

Essai. L’Afrique bouscule l’universel, par Séverine Kodjo-Grandvaux | LE MONDE 08.09.2018

« Self Portrait Project 2007/2013 ». L’artiste « s’insère »
dans une photographie de l’époque coloniale.
NOMUSA MAKHUBU
Philosophie, anthrolopologie : le continent suscite les polémiques. « En quête d’Afrique(s) », livre de débat entre les intellectuels Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, en témoigne.

En quête d’Afrique(s). Universalisme et pensée décoloniale, de Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, préface d’Anthony Mangeon, Albin Michel, « Itinéraires du savoir », 320 p., 22 €.


Le moins que l’on puisse dire, c’est que Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle ne sont pas d’accord. Engageant une discussion sur « universalisme et pensée décoloniale », le philosophe sénégalais et l’anthropologue français passent en revue les grands thèmes à propos desquels les auteurs postcoloniaux ont montré les limites de la pensée occidentale, quand elle ne remet pas en question son héritage colonial.

En quête d’Afrique(s) est construit en chapitres rédigés tour à tour par le philosophe et l’anthropologue, chacun abordant une problématique commune ­ (spécificité culturelle, race et identité, langues africaines, islam…) sans toujours commenter frontalement ce que l’autre a écrit. Il se conclut par une confrontation directe sur certaines des questions qui sont apparues ces dernières années dans la société française, comme le racisme antiblanc, le communautarisme ou le privilège blanc.

En 2008, dans L’Occident décroché (Stock), ouvrage au vitriol, Jean-Loup Amselle, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, africaniste spécialiste du Mali dont les travaux portent notamment sur le métissage, l’ethnicité, l’islam et le multiculturalisme, suspectait la philosophie de Souleymane Bachir Diagne de n’être qu’« une forme réfractée de fondamentalisme musulman » ou « une sorte d’afrocentrisme orientalisé ». Rien de moins.

Partir du pluriel

Résultat, dix ans après, le débat est vif et tourne souvent au dialogue de sourds. Souleymane Bachir Diagne, professeur à l’université Columbia, à New York, dont il dirige l’Institut d’études africaines, ne répond pas toujours aux objections de Jean-Loup Amselle, estimant que ce dernier s’adresse parfois, écrit-il, « à un autre interlocuteur que moi : je n’ai pas vocation à jouer le rôle de l’afrocentriste destinataire par excellence de la profession de foi universaliste. L’universel est tout autant mon souci, mais nous nous en “soucions” différemment ».

De fait, dans la lignée d’Aimé Césaire (1913-2008), qui appelait à un universel « riche de tous les particuliers », Souleymane Bachir Diagne, tout autant spécialiste de la logique que de l’islam, entend partir du pluriel pour viser l’universel. S’il y a bien une condition humaine commune à tous, cela ne suffit pas à garantir l’existence de celui-ci. « La pluralité est cause naturelle et n’est pas contraire au commun », précise-t-il au cours de l’entretien qu’il a accordé, en compagnie de Jean-Loup Amselle, au « Monde des livres ». Pour Souleymane Bachir Diagne, un véritable universel ne peut se construire qu’en prenant en considération les différences ; ce qui fait craindre à Jean-Loup Amselle un risque de communautarisme.

S’inscrivant dans la tradition républicaine de l’universalisme français, l’anthropologue souhaite sauver l’universel de l’éclatement. Aussi tout ce qui rappelle la différence est-il vécu comme une menace, à tel point qu’il écrit que « la prise en considération de chaque culture n’est pas pertinente pour penser l’histoire de l’humanité ». Et d’expliquer, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, que « les cultures ou les ethnies telles que nous les saisissons maintenant sont un produit du savoir/pouvoir colonial. On ne peut donc pas parler d’une spécificité culturelle éternelle car celle-ci est précisément une création coloniale ».

Miser sur l’éducation et l’instruction

Raison pour laquelle il refuse de voir une spécificité de l’islam africain. Face à la montée d’un islam radical et intégriste, Souleymane Bachir Diagne pense en revanche qu’il suffit de miser sur l’éducation et l’instruction pour que les jeunes, explique-t-il au « Monde des livres », « connaissent la tradition intellectuelle philosophique et spirituelle de l’islam », notamment du soufisme, dont « les textes invitent au pacifisme ».

Ce à quoi Jean-Loup Amselle répond immédiatement : « Cette appréhension du soufisme est un succédané de la vieille conception coloniale d’un islam noir qui était vu comme pacifiste, tolérant, imprégné d’animisme, par opposition à un islam maghrébin despotique, conquérant, fanatique… Mais il y a toujours eu des soufis violents, comme El Hadj Omar [1797-1864]. L’islam soufi ouest-africain, prétendument pacifique et tolérant, est actuellement instrumentalisé pour contrer l’islam salafiste ou wahhabite dont, d’ailleurs, certains segments sont quiétistes. » Souleymane Bachir Diagne ne relève pas. Difficile dès lors de ne pas considérer qu’il ne prend en effet peut-être pas suffisamment en compte les réalités socio-économiques et politiques des pays du Sahel confrontés au terrorisme.

En somme, tout ce qui est africain finit, chez Jean-Loup Amselle, par être une création coloniale ou une chimère. Dans un chapitre intitulé « De l’inexistence de l’Afrique… et de l’Europe », il rappelle que l’« Afrique » n’a pas choisi de s’appeler ainsi, pas plus que l’Europe ou l’Asie. C’est toujours l’autre qui vous nomme.

Dès lors, l’Afrique n’existerait qu’au travers des différentes projections dont elle fait l’objet. « Les pensées postcoloniale et ­décoloniale, au-delà de leurs différences, ont pour moi l’inconvénient de substituer une problématique de l’identité à une appréhension de la réalité en termes d’affrontements entre groupes sociaux », déclare au « Monde des livres » le penseur, qui se définit comme marxiste. Selon lui, la classe sociale reste primordiale pour lire les réalités mondiales.

Refuser l’universel de surplomb

S’il ne nie pas l’importance de cette appartenance, Souleymane Bachir Diagne précise, quant à lui, que lorsque l’on est attaqué « en tant que » noir ou que juif, c’est « en tant que » noir ou juif que l’on répond à l’offense qui est faite, comme le montre le mouvement américain Black Lives Matter, dans lequel il voit « une réponse pratique » et non communautariste car, « dans le face-à-face avec la police, c’est la couleur de peau qui compte. Ça n’a rien à voir avec la classe », soutient-il face à Jean-Loup Amselle, qui répond : « Il n’y a pas de couleur de peau en soi. Le “en tant que” racialise. Il spécifie des Noirs, des Arabes… Pour moi, cela ne veut rien dire. Ces couleurs de peau sont traversées par des clivages de classe. »

Philosophe de la traduction, Souleymane Bachir Diagne, qui refuse l’universel de surplomb, au nom duquel s’est façonnée la colonisation française – ce que reconnaît et dénonce également Jean-Loup Amselle –, dit au « Monde des livres » qu’il faut « partir de la pluralité des langues pour étudier les différentes traditions intellectuelles, spirituelles et se rencontrer dans une visée de l’universel de la condition humaine ».

Cela permet de faire des langues africaines des langues philosophiques au même titre que le français ou l’anglais, en investissant des mots comme celui d’ubuntu – « je suis parce que nous sommes », en bantou – que Nelson Mandela (1918-2013) et Desmond Tutu, ajoute-t-il, « ont activé pour en faire un concept philosophique de justice transitionnelle et forger l’idée d’une humanité qu’on construit par réciprocité » ; ce qui, pour Jean-Loup Amselle, est du « nationalisme linguistique ».

Si, dans le livre comme lorsqu’on rencontre les deux intellectuels, l’absence de réel dialogue peut parfois agacer, la discussion est néanmoins riche d’enseignements. Elle est révélatrice des deux tendances principales qui traversent les travaux actuels sur l’Afrique. D’un côté, une approche selon laquelle les peuples ou les individus n’ont pas besoin que leurs différences soient d’abord reconnues pour pouvoir aller vers l’autre et tendre à l’universel. De l’autre, un refus de renoncer au spécifique, qui conduit à vouloir se décentrer de l’Occident. Souleymane Bachir Diagne appelle d’ailleurs à « décoloniser la philosophie ».

Un dialogue difficile

« Prenons les manuels et les cours d’histoire de la philosophie, développe-t-il quand on l’interroge à ce sujet. En général, ils présentent une histoire née d’un miracle en Grèce, continuée par un Occident chrétien latin puis une modernité européenne. On pourra ensuite se demander s’il existe des “philosophies d’ailleurs” (pour évoquer un livre collectif paru sous la direction de Roger-Pol Droit [Hermann, 2009]), alors qu’en faisant de la pensée philosophique le propre de ce qui est construit comme “l’Occident”, on en annule la possibilité. »

Aussi, poursuit-il, « décoloniser l’histoire de la philosophie, c’est d’abord s’aviser que cette fabrication est récente et manifeste un moment où des philosophes ont construit une “humanité européenne” exceptionnelle avec la mission d’européaniser ceux qui pouvaient l’être. Mais aussi rappeler cette évidence, que le questionnement philosophique fait l’humanité de l’humain, qui partout s’est demandé pourquoi il y avait quelque chose plutôt que rien et pourquoi ceci plutôt qu’autre chose. »

Pour Jean-Loup Amselle, qui, dans le livre, juge « malsain » le débat connexe « sur la transmission de la philosophie grecque à la philosophie occidentale par le biais de la philosophie arabe », ce type de raisonnement, en mettant « sur le même plan différentes cultures, aboutit paradoxalement à un hyper-relativisme ». Rien, on le voit, ne comblera le fossé entre eux, et on ne peut s’empêcher de penser que, en définitive, En quête d’Afrique(s) illustre la difficulté, tant l’incompréhension perdure, à engager un véritable dialogue entre l’Afrique et l’Occident.

Ouologuem à contre-courant

Le nouveau numéro de la revue Les Temps modernes (juillet-septembre 2018, 240 p., 22,50 €), le premier depuis la mort, le 5 juillet, de son directeur, Claude Lanzmann, inclut un hommage de Jean-Loup Amselle à l’écrivain Yambo Ouologuem (1940-2017), sous le titre « Au-delà et en deçà du postcolonialisme ». Dans ce texte, qui prolonge En quête d’Afrique(s), l’anthropologue présente l’unique roman d’Ouologuem, Le Devoir de violence (Seuil, 1968 ; rééd. 2018), comme une peinture « décapante » de la violence des sociétés africaines précoloniales, à contre-courant non seulement des tendances de son temps mais, par avance, des « essentialisations » propres au nôtre. Amselle croit voir dans ce non-conformisme la cause de la « stigmatisation » dont le romancier malien aurait, depuis, fait l’objet, accusation qu’il aurait pu nuancer s’il s’était souvenu qu’Ouologuem avait, en réalité, fini par être convaincu de plagiat. Fl. Go

L’art africain libéré

Un art artificiellement créé par des Occidentaux arrachant à leur contexte des objets utilitaires ou rituels : on peut, en forçant à peine le trait, résumer ainsi une position récurrente sur l’art africain, qui doit sans cesse prouver sa propre existence. La stratégie utilisée par le philosophe Babacar Mbaye Diop, maître de conférences à l’université de Dakar, dans Critique de la notion d’art africain (Hermann, 310 p., 34 €, en librairie le 26 septembre), permet d’éviter les écueils liés à cette problématique. Elle consiste à dégager les mots « art » et « africain » de leurs précompréhensions occidentales, pour aller voir d’une manière empirique, dans les œuvres et les discours, les réalités africaines qu’ils recouvrent. L’utile et le gratuit, l’esthétique et le fonctionnel s’y nouent dans une notion commune – l’art, donc, si l’on veut, mais à condition de comprendre que, « pour les Africains, le Beau est le Bon », comme l’écrit le philosophe au terme de cette enquête salutaire et libératrice.

Fl. Go

1 commentaire:

  1. Que l'anthropologue défende ses idées, rien de plus normal. Mais c'est toute l'anthropologie française qui est ici en jeu. Là, le bât blesse car la construction marxiste, universaliste et anticoloniale est totalement à côté de la plaque, pas seulement sur ces points, mais aussi sur sa connaissance des histoires comparées. On peut invoquer la pensée grecque récupérée selon sa propre ignorance, mais cela ne change rien: le mandarinat est une colonisation.

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