Art. 1: « Le Grand Orient de Belgique, obédience masculine, maillon de la franc-maçonnerie universelle, demande à celui qui se présente à l’Initiation d’être honnête homme et d’être capable de comprendre et de propager les principes maçonniques. Il exige de ses membres, la sincérité des convictions, le désir de s’instruire et le dévouement. Il forme une société d’hommes probes et libres qui, liés par des sentiments de liberté, d’égalité et de fraternité, travaillent individuellement et en commun au progrès social, et exercent ainsi la bienveillance dans le sens le plus étendu ».
« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

« Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde. » Albert Camus

Saisir des mots clefs à rechercher

vendredi 11 mai 2018

L’Antiquité était-elle blanche de peau ? L’historien Johann Chapoutot décrypte les fantasmes identitaires autour du passé gréco-romain | Le Monde 11 mai 2018

Johann Chapoutot est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne. Spécialiste du nazisme, il est notamment l’auteur du livre Le National-socialisme et l’Antiquité (PUF, 2008).

Pour avoir défendu, en 2017, un dessin animé de la BBC qui dépeignait un officier de la légion romaine, habitant l’île britannique, sous les traits d’un homme noir, l’historienne Mary Beard, professeure à Cambridge, a été l’objet d’une campagne infamante sur les réseaux sociaux. Dernièrement, la diffusion d’une série (BBC One/Netflix), « Troie. La chute d’une cité », a suscité de nombreuses critiques : Achille est joué par David Gyasi, un acteur britannique de peau noire. Que vous inspire la vivacité de ces réactions ?

On ne touche pas à l’Antiquité gréco-romaine !

Depuis la Renaissance, au moins, elle est la surface de projection des fantasmes, des désirs et des peurs contemporains. Comme elle ne peut guère se défendre et que, au-delà des spécialistes et des étudiants, la connaissance que le grand public en a se résume à quelques images de péplum, elle est très plastique : conjointement matrice de la démocratie (Athènes), forge des empires (Rome), utopie militaro-homo-érotique (Sparte), etc., elle est un palimpseste qui illustre bien que toute histoire est contemporaine. En l’espèce, elle est le conservatoire supposé d’une identité européenne blanche, bien plus prestigieuse qu’un Moyen Age, qui a ses mérites - Charles Martel, les croisades -, mais qui apparaît comme irréductiblement mal dégrossi. Il est bien plus valorisant de se réclamer d’un Périclès nimbé de lumière que d’un hobereau sale et velu.

Comment intervient ici le mythe de la pureté des origines ? 

Dans vos travaux, vous rappelez que, pour les nazis, la Grèce et Rome ont dû leur chute à un « empoisonnement de leur sang », comme l’écrivait Hitler. Est-ce la même peur de « souiller » l’origine qui se rejoue ?

A la fin des années 1970, la nouvelle droite française crée une sorte de think tank baptisé GRECE. Ce Groupe de recherche et d’étude sur la civilisation européenne recycle alors sans barguigner tous les travaux des spécialistes nazis de la race « nordique » pour réaffirmer que l’Europe ne peut être sauvée, dans un contexte de turbulences et de migrations internationales - les boat people, à l’époque -, que si elle demeure fidèle à son identité originelle supposée. La thèse, assez banale, est essentialiste et continuiste : il y a une essence culturelle et biologique de l’Europe, et les plumitifs du GRECE en sont les rejetons en ligne directe.

Pour des esprits anxieux en quête d’identité et de repères, la Grèce et Rome sont une bénédiction : les mathématiques, la philosophie, le droit, les légions et toute une palette d’aménités érotiques ont été inventés par des Blancs européens qui ont su, dit-on, ériger des murs - comme Hadrien - et porter le fer en Asie et en Afrique. Ce catéchisme à l’usage des identitaires est consternant.

Outre les résistances idéologiques, d’autres explications ne peuvent-elles pas être données à ces réticences, notamment le fait que nous nous représentons la Grèce antique (ses temples, ses statues, ses tuniques, ses habitants…) comme d’une blancheur uniforme ?

Le « mythe de la Grèce blanche » a été très travaillé par l’historien Philippe Jockey, qui montre bien que, s’il ne nous reste de la Grèce que le squelette blanchi de ses ruines, l’architectonique et la sculpture grecques étaient chatoyantes, riches de couleurs, comme les cathédrales médiévales. Lieu fantasmé d’une pureté originelle supposée, l’Antiquité était un carrefour d’échanges et de mélanges : les Germains ont commencé à écrire en runes en imitant l’alphabet grec, et la pax romana a permis des circulations et des mobilités à large échelle. Les Zemmour de l’époque dénoncent déjà le « grand remplacement » des Romains des origines par les Levantins, les Arabes et les Juifs : Juvénal s’émeut, dans une formule célèbre, que l’Oronte s’écoule dans le Tibre.

Les nazis ne s’y étaient pas trompés : dans leur recherche obsessionnelle du moment incontestable de pureté immaculée, ils ne cessent de reculer le terme chronologique. Aux yeux de leurs historiens, le Ve siècle avant notre ère est déjà, en Grèce, un moment de perdition biologique et culturelle. On voit bien, à cet exemple, combien le fantasme identitaire se détruit lui-même : le raisonnement récursif, la quête de la pureté, est une vis d’Archimède qui enferme les esprits dans des représentations fantasmatiques et dans des cercles vicieux. Au lieu de perdre son temps à ces âneries, on peut tout aussi bien lire ces livres qui nous peignent une Antiquité à hauteur d’hommes qui furent et vécurent : ceux de Paul Veyne, de Corinne Bonnet, de Giusto Traina…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire