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samedi 10 novembre 2018

« La droite identitaire devient mainstream. Elle évince la droite classique, et pas seulement en Europe centrale », par Sylvie Kauffmann | Le Monde

Chronique. A ce niveau-là d’intensité sémantique, ce n’est plus une élection, c’est la guerre. Ecouter ou lire ces temps-ci Viktor Orban, le premier ministre hongrois qui mène la campagne de son parti, Fidesz, au scrutin législatif du dimanche 8 avril, c’est s’imaginer électeur à la veille du troisième conflit mondial.

La rhétorique est délibérément militaire. L’envahisseur est aux portes de l’Europe, dont la capitale, Bruxelles, a déjà été « infiltrée » par « l’ennemi qui se cache ». L’Europe entière est menacée « d’occupation », voire de « dissolution ». L’offensive à laquelle résiste M. Orban vise à « remplacer la population actuelle de l’Europe », à en « changer les fondations humaines ». Ces « attaques » sont menées par une « armée », composée d’« officiers » et de « mercenaires ».

Si ce vocabulaire n’était accompagné d’allusions antisémites, on serait presque soulagé d’apprendre que le général en chef de cette « armée » ennemie n’est autre que George Soros, 87 ans, le milliardaire américain d’origine hongroise qui finance la fondation Open Society et de nombreux projets à travers le monde destinés à renforcer la démocratie et la société civile.

Que le premier ministre hongrois ait réussi à ériger M. Soros – grâce aux largesses duquel, incidemment, il a pu autrefois aller étudier à Oxford – en maître d’œuvre d’un plan secret visant à introduire des millions de migrants musulmans en Europe pour procéder à ce fameux « remplacement » montre, pourtant, à quel point la trajectoire de la grande révolution européenne de 1989 a dévié de son cap initial.

« Europe européenne »

En contribuant à financer la préparation des futures élites des pays d’Europe centrale à la transition vers la démocratie et l’économie de marché, George Soros a joué un rôle-clé dans l’immédiat postcommunisme.

A l’époque, un large consensus régnait sur l’objectif de cette transition : corriger l’erreur historique du partage du Vieux Continent opéré à la fin de la seconde guerre mondiale, amener au niveau des pays d’Europe occidentale, politique et économique, les anciens satellites de l’Union soviétique qui s’étaient trouvés du mauvais côté du rideau de fer.

Logiquement, cet idéal de convergence donna lieu à la revendication de plusieurs de ces pays d’intégrer l’Union européenne (UE). L’élargissement, dans les années 2000, fut salué comme une évolution naturelle du projet européen et un succès de ses valeurs démocratiques.

C’était les années 2000. Le climat de 2018 est radicalement différent. Dans une interview à Radio Kossuth, Viktor Orban décrivait ainsi, vendredi, le choix offert par l’élection du 8 avril : « Ou bien nous aurons un gouvernement national, la Hongrie restera un pays hongrois et nous nous battrons pour une Europe européenne ; ou bien il y aura un gouvernement internationaliste qui, par essence, sera formé par George Soros. Alors, la Hongrie deviendra un pays de migrants. »

Décrochage politique

Entendons-nous bien : lorsque M. Orban dit « Europe européenne », le mot « européen » n’est pas compris au sens politique mais dans son acception religieuse, ethnique et culturelle. En juillet 2017, déjà, il évoquait ce nouveau retournement de l’histoire : « Il y a vingt-sept ans, ici en Europe centrale, disait-il, nous pensions que l’Europe était notre avenir. Aujourd’hui nous avons le sentiment d’être l’avenir de l’Europe. »

Comment expliquer, moins de trente ans après la chute du mur de Berlin, que le pays dont la transition paraissait alors la plus aisée, la Hongrie, soit aujourd’hui le chef de file du discours xénophobe, nationaliste et nativiste en Europe ? Comment expliquer que le pays le plus prometteur, celui qui fut le plus méritant et manifesta le plus de zèle à s’intégrer, la Pologne, s’oppose à Bruxelles, à Paris et à Berlin avec tant d’ardeur sur l’Etat de droit ? Comment expliquer que cette fracture sur les valeurs soit également sensible à Prague et à Bratislava ? Comment expliquer ce décrochage politique sur fond de réussite économique ?

Parmi les multiples raisons que cet espace ne nous permet pas de détailler, on citera le contrecoup de la crise économique de 2008 et surtout celui de la crise migratoire de 2015, avec son corollaire, ce tragique malentendu des quotas de répartition des réfugiés, décidé dans l’urgence, sans tenir compte des particularités de sociétés qui n’ont, pratiquement, pas connu d’immigration extra-européenne depuis 1945. Il y a le choc social d’une expérience, la sortie du communisme, qui n’avait jamais été tentée. Il y a ce sentiment, si répandu en Europe centrale qu’il y est devenu ressentiment, selon lequel les pays intégrés dans les années 2000 n’ont « pas rejoint l’UE comme égaux » et que cela se paie.

Comme un boomerang

Mais il y a aussi une tendance qui dépasse largement l’Europe centrale, celle d’un nationalisme croissant, parfois assorti de populisme, celle d’un courant identitaire. Partie d’Europe de l’Ouest, de France notamment, sous une forme minoritaire, elle nous revient en boomerang, légitimée par sa participation au pouvoir à l’Est.

Les récentes élections en Italie et en Autriche en sont un signe. On peut en voir un autre dans ce Tweet de Manfred Weber, membre de la CSU bavaroise et président du groupe Parti populaire européen, dont fait partie le Fidesz de M. Orban, sur fond de nef d’église ancienne ornée du Christ en croix : « Si nous voulons défendre notre mode de vie, nous devons savoir ce qui nous définit. L’Europe doit avoir un débat sur son identité et sa culture dominante. »

La droite identitaire devient mainstream. Elle évince la droite classique, celle de la démocratie chrétienne – et pas seulement en Europe centrale. Ce n’est certainement pas cette version de la convergence des luttes qu’espéraient les révolutionnaires de 1989, ni leurs amis à l’Ouest.

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