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mercredi 21 février 2018

René Char, Albert Camus, l'histoire d'une belle amitié, par Patrick Kéchichianp | LE MONDE DES LIVRES

Leur correspondance fait apparaître la profonde complicité qui unissait les deux hommes.

L'amitié de René Char et d'Albert Camus, son cadet de six ans, ne surprend pas. Ce ne sont pas deux hommes qui s'évaluent, qui se cherchent : ils sont sûrs de se trouver. La rencontre a la force d'une évidence, malgré les différences de culture, d'héritage, de tempérament, de préoccupations littéraires... Des différences qui semblent destinées à créer l'harmonie, sous l'égide du même soleil méditerranéen.


Au sortir de la guerre, Char est auréolé de la gloire des combats de la Résistance, auxquels il participa d'une manière exemplaire sous le nom du capitaine Alexandre. De méchantes polémiques vont l'éloigner définitivement de la politique... En avril 1946, Camus publie, dans sa collection "Espoir", chez Gallimard, Feuillets d'Hypnos, suite d'admirables aphorismes que Char tira de l'expérience du maquis. L'année suivante, Char lit "un très grand livre" de Camus, La Peste : "les enfants vont pouvoir à nouveau grandir, les chimères respirer". Le romancier répond : "Vous êtes (...) le seul poète aujourd'hui qui ait osé défendre la beauté, le dire explicitement, prouver qu'on peut se battre pour elle en même temps que pour le pain de tous les jours."

La Peste est un immense succès. Les deux écrivains jouissent désormais d'une égale notoriété. Dès 1949, la relation se fait plus fraternelle. Sans entrer dans les confidences trop intimes, les correspondants discutent de l'amour. Char : "Aimer, ne pas aimer ? Quel long vertige... Et on ne peut jamais rester deux."
En réponse, Camus réfléchit comme à haute voix : "La vérité est qu'il faut rencontrer l'amour avant de rencontrer la morale. Ou sinon, les deux périssent. La terre est cruelle. Ceux qui s'aiment devraient naître ensemble. Mais on aime mieux à mesure qu'on a vécu et c'est la vie elle-même qui sépare de l'amour. Il n'y a pas d'issue - sinon la chance, l'éclair - ou la douleur."

On perçoit tout au long de l'échange une profonde complicité morale et spirituelle. Même s'il apparaît que Camus, avide d'admiration, est plus marqué par l'oeuvre de son aîné - qui lui fait redécouvrir le prestige de la poésie - que l'inverse. "Avant de vous connaître, je me passais de la poésie", avoue Camus en 1956. Un an plus tard, Char adresse au Figaro un texte en l'honneur de Camus que le prix Nobel vient de récompenser. Il cite une phrase de Nietzsche qui s'applique à égalité à leurs deux esprits : "J'ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne. J'ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels."

L'échange ne s'achèvera qu'à la veille de la mort accidentelle de Camus, le 4 janvier 1960, trois jours après la dernière rencontre à Lourmarin. Annotée avec scrupule et sans lourdeur, cette correspondance donne à lire l'histoire d'une belle amitié, sans nuages ni esprit de compétition. "Il y a si peu d'occasions d'amitié vraie aujourd'hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l'autre plus fort qu'il n'est, notre force est ailleurs, dans la fidélité."

De nombreuses publications accompagnent le centenaire de la naissance de René Char (14 juin 1907). Signalons la réédition de l'étude d'Eric Marty parue en 1990 dans la collection "Les Contemporains" (Points, 326 p., 7,50 €). Reparaît une nouvelle édition du volume "Quarto", Char, dans l'atelier du poète, de Marie-Claude Char (Gallimard, 1 064 p., 27,50 €). En poche, "Folio" propose également une anthologie, Poèmes en archipel (n° 4 508, 400 p., 11,50 €) ; en Folio Plus classique, Marie-France Delecroix et Alain Jaubert publient une édition pédagogique des Feuillets d'Hypnos (n° 99, 154 p., 3,50 €). Du côté des études, signalons la réédition d'une partie (pourquoi pas l'intégralité ?) du Cahier de l'Herne paru en 1971 (178 p., 29 €) et un recueil réuni par Danièle Leclair et Patrick Née, Poètes et philosophes. De la fraternité selon René Char (La Revue des Lettres modernes, série René Char, n 2, éd. Lettres modernes Minard, 270 p., 24 €). L'association Cultures-France diffuse un beau volume préparé par Paul Veyne et Laurent Greilsamer, auteur d'une biographie de Char parue chez Fayard en 2004 (éd. Cultures-France, 110 p., 17,50 €).

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