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samedi 17 février 2018

La notion d’identité culturelle a-t-elle un sens ? L'universel et le singulier - Car il convient de refuser à la fois l’universalisme facile et le relativisme paresseux



François Jullien, philosophe, helléniste et sinologue, professeur à l'université Paris-Diderot et titulaire de la Chaire sur l’altérité au Collège d’Etudes mondiales de la Fondation Maison des sciences de l’homme

L’écart et l’entre. Ou comment penser l’altérité

Pour d’aucuns, notre identité viendrait de nos ancêtres les gaulois, qui auraient ainsi l’étrange particularité de ne pas avoir d’ancêtres, car s’ils en avaient, nos ancêtres ne seraient pas les Gaulois, mais les ancêtres des Gaulois, et même les ancêtres des ancêtres des Gaulois, et on n’en finirait pas…. Pour d’autres, notre identité n’aurait pas d’origine précise, mais un qualificatif : malheureuse, ou bien menacée, ou même déjà fracturée, ou, au contraire, potentiellement heureuse.

Pendant longtemps, l’identité a été une notion simple. Elle consistait à découvrir que deux choses qu’on croyait distinctes n’étaient en fait qu’une seule et même chose : dire que la chose A était identique à la chose B, c’était dire qu’il n’y avait en réalité qu’une seule et même chose, que nous appelions tantôt A, tantôt B. Mais aujourd’hui, il est devenu courant qu’un guide touristique nous dise que tel quartier a « conservé son identité ».

L’identité serait désormais une qualité que l’on peut conserver, donc aussi une qualité que l’on peut perdre ou que l’on peut vouloir défendre contre ce qui menace de la détruire. Mais qu’est-ce que l’identité d’un quartier ? Dans un guide touristique plus ancien, on aurait parlé du « caractère » du quartier, voire de son âme, mais pas de son identité.

Sans doute le mot identité dit-il quelque chose de plus. Dans l’exemple du quartier, il s’agit d’un territoire qui pourrait être absorbé par la masse urbaine qui l’environne, et aussi d’une population qui y vit. Ce qui permet au mot identité de désigner non seulement une qualité propre à cette partie de la ville, mais aussi un attachement des habitants à leur manière d’y vivre. Que deviendrait le quartier si, comme on dit, il « perdait son identité » ? On répondra qu’il ne serait plus lui-même. Cela voudrait-il dire qu’il aurait disparu ? Ou alors qu’il existerait encore, mais de manière indistincte, confondu qu’il serait avec le milieu qui l’entoure ? Le problème est de savoir comment préserver son identité si l’environnement change. En la changeant, me direz-vous. Certes, mais si on la change, c’est qu’elle n’est plus la même. Et si elle n’est plus là-même, c’est qu’on l’a perdue… Décidément, l’identité a bien des embarras.

« Face au risque de désintégration que connait la société française aujourd'hui(...), voilà qu'on s'est trouvé brutalement rappelé à la nécessité de penser les conditions d'un "vivre-ensemble"(...). Or de quoi celui-ci est-il fait ? Est-ce de tolérance et de compromis , comme on le prêche, chacun rabattant de ses valeurs et de ses convictions(...)? Ou bien une société ne se déploierait-elle pas plutôt au travers des écarts de ce qu'elle sait maintenir en regard, l'un se trouvant tourné activement vers l'autre, et chacun donc coopérant au commun.(...) Si "dialogue" peut encore avoir un sens, n'est pas qu'un cache-misère pour éviter le clash, il faudra donc le penser dans cette tension générant du commun à partie de l'écart et du vis-à-vis. D’écarts qui ne se referment pas en différences identitaires, mais ouvrent de l'entre où se produit un nouveau commun. » François Jullien, pp.76-77

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