« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être. » Henri Poincaré

« Democracy Dies in Darkness »

Saisir des mots clefs à rechercher

dimanche 26 janvier 2020

Pink Floyd, un voyage vers des ailleurs musicaux, par Sylvain Siclier | LE MONDE



De l’underground londonien aux plus grands stades du monde, histoire d’une folle ascension

L’événement avait été intitulé « The 14 Hour Technicolor Dream », les quatorze heures du rêve en Technicolor. A l’Alexandra Palace, une salle du nord de Londres, y participent, du 29 au 30 avril 1967, des danseurs, jongleurs, poètes et de nombreux groupes. Un rêve psychédélique bien dans l’époque, avec en vedette la formation qui fait le plus parler d’elle ces derniers temps dans les milieux underground londoniens, Pink Floyd. Le groupe a fait ses ­débuts fin 1965, d’abord en reprenant le répertoire du rhythm’n’blues, avant de se tourner vers le psychédélisme. Ses membres, le guitariste Syd Barrett (1946-2006), le claviériste ­Richard Wright (1943-2008), qui a fait de solides études musicales, le bassiste Roger Waters et le batteur Nick Mason, issus de la classe moyenne, sont passés par des écoles d’art ou d’architecture. Leur public, la jeunesse branchée et estudiantine du Swinging London.

Les bizarres comptines Syd Barrett

Le premier 45-tours du groupe, Arnold Layne, chanson composée par Syd Barrett, a été publié mi-mars 1967. Suit, en juin, le 45-tours See Emily Play, autre composition de Barrett, puis le premier album, The Piper at the Gates of Dawn, début août. Un recueil de bizarres comptines, la plupart signées et chantées par Barrett. On y trouve aussi une composition collective instrumentale de près de 10 minutes, Interstellar Overdrive. La presse spécialisée parle d’eux en bien. Tout va pour le mieux donc. Sauf pour Syd Barrett. Sujet à des périodes dépressives de plus en plus fréquentes, il s’éloigne dans son monde intérieur, reste figé durant les concerts, ne vient pas ­à certains.

Fin 1967, David Gilmour, ami d’enfance de Barrett et Waters lorsqu’ils vivaient tous les trois à Cambridge, commence à le remplacer et, en avril 1968, Barrett ne fait plus partie du groupe. Une seule de ses chansons figurera sur l’album A Saucerful of Secrets, publié fin juin 1968, dans lequel il joue par ailleurs sur deux titres. En 1970 paraissent sous son nom The Madcap Laughs, en janvier, auquel parti­cipent Gilmour et Waters et, en novembre, Barrett, avec cette fois Gilmour et Wright. ­Barrett délaisse peu à peu la musique, repart vivre à Cambridge en 1978 (il y meurt en juillet 2006), peint, fait du jardinage, solitaire en dehors de contacts avec sa famille.

Atmosphère planante et éclats rock


Avec le Pink Floyd deuxième formule, qu’annonce A Saucerful of Secrets, une place plus importante est donnée aux développements instrumentaux. Lors des concerts, le lent mouvement de Set the Controls for the Heart of the Sun, les plus de 10 minutes d’A Saucerful of Secrets deviennent ainsi le support de puissantes improvisations, comme Astronomy Domine et Interstellar Overdrive du premier ­album ou Careful With That Axe, Eugene, qui a été publié en 45-tours. Ces atmosphères ­planantes, qui peuvent se parer d’inquiétants passages, seront la marque de Pink Floyd pour les années à venir. Pour autant, des éclats rock, des éléments folk sont aussi régulièrement convoqués. Ainsi, dans le disque suivant, More (juin 1969), qui réunit des compositions pour le film éponyme de Barbet Schroeder, The Nile Song est quasiment un hymne hard-rock et Green Is the Colour ou Cymbaline, chantées par Gilmour, de superbes ballades acoustiques.

L’étape suivante verra Pink Floyd s’approcher du courant dit du rock symphonique, avec l’album Atom Heart Mother (octobre 1970), dont la composition-titre, écrite par les quatre musiciens et orchestrée par Ron Geesin, dure près de 24 minutes et bénéficie d’arrangements pour chœurs, cuivres et un violoncelle. Cette suite en six parties a été ­présentée avec une grande formation dès le 27 juin 1970, au Bath Festival of Blues and ­Progressive Music, à Shepton Mallet, mais, lors de la tournée qui s’étendra jusqu’en octobre 1971, la plupart du temps c’est une version par le seul Pink Floyd qui sera jouée.

Comme il en a pris l’habitude, le groupe présente lors des tournées rattachées à la sortie d’un album de nouvelles compositions destinées à de futurs albums. Celles du disque Meddle, où s’affirment la fluidité du guitariste David Gilmour et le lyrisme du claviériste ­Richard Wright, font ainsi leur apparition dès l’automne 1971, plusieurs semaines avant la sortie. Parmi elles, l’énergique One of These Days, qui ouvre l’album, et Echoes, qui là aussi s’étend durant près de 24 minutes, passant d’un mouvement aérien à une accroche presque funky, puis à des bruitages (oiseaux marins, sonar…), avant des entrelacs mélodiques et rythmiques et le retour à la forme initiale.

La force du côté obscur

Meddle est à peine dans les bacs des disquaires que déjà le groupe travaille sur un nouveau projet. Ce sera The Dark Side of the Moon. Probablement leur disque le plus célèbre, ­succès mondial et premier d’une série d’albums reposant sur des thématiques, des concepts à l’initiative de Roger Waters. Tout en préparant The Dark Side of the Moon, qui sera publié en mars 1973, Pink Floyd passe deux semaines, en février et en mars 1972, à enregistrer les compositions d’un autre film de Barbet Schroeder, La Vallée. Elles figurent dans le disque Obscured by Clouds (juin 1972), où le format court est privilégié.

Après 1973, confie Nick Mason, « on a commencé à chercher la perfection, sur scène et sur disque, en mettant de côté les accidents musicaux qui faisaient jusqu’alors partie de notre mode de fonctionnement »

Après la sortie de The Dark Side of the Moon, le groupe, qui a jusqu’à maintenant joué sur les scènes de théâtres, d’auditorium et de ­palais des sports dans les principales villes d’Europe et des Etats-Unis, va, de début mars à fin juin 1973, faire sa première tournée des stades aux Etats-Unis. « C’est le moment où l’on a commencé à chercher la perfection, sur scène et sur disque, en mettant de côté les accidents musicaux qui faisaient jusqu’alors partie de notre mode de fonctionnement », nous avait confié le batteur Nick Mason lors d’une rencontre en 2011. Dans le même temps, à partir du ­milieu des années 1970, derrière le groupe, les écrans circulaires pour des projections de films et d’animations vont devenir de plus en plus imposants, les systèmes de lumières et de sonorisation de plus en plus sophistiqués.

Les difficultés des relations humaines, la ­folie, notamment traitées par Waters dans The Dark Side of the Moon, sont à nouveau au centre de Wish You Were Here (septembre 1975). Le plus directement évocateur de Syd Barrett avec la chanson-titre et la longue suite Shine on You Crazy Diamond. Avec Animals (janvier 1977), Waters, qui écrit tous les textes depuis Dark Side, donne dans le pamphlet politique, s’inspirant en partie du roman La Ferme des animaux, de George Orwell, pour une charge contre les institutions conservatrices de son pays.

Dans le double album The Wall (novembre 1979), Waters fait passer par le personnage de Pink de nombreux sujets qui lui tiennent à cœur : la mort de son père, le système éducatif, la guerre, les excès et désillusions d’une star du rock… Pink se protège en bâtissant un mur mental. Lors de la trentaine de représentations sur scène de l’intégralité du disque à Los Angeles, Uniondale, Londres et Dortmund - le spectacle reste plusieurs jours dans des salles couvertes pouvant recevoir de 15 000 à 20 000 spectateurs -, un mur fait de structures en épais carton est érigé devant les musiciens. Durant l’enregistrement du disque, Wright, en conflit avec Waters, quitte le groupe, mais participe aux concerts.

Bataille juridique

The Final Cut, sur le thème de la guerre, paraît en mars 1983. Si Gilmour et Mason jouent ­dessus, l’album porte en sous-titre « A requiem for the post war dream, by Roger Waters », qui dit bien ce que Waters veut qu’il soit, son œuvre à laquelle sont admis à participer ses ­camarades - plus pour longtemps - de Pink Floyd. Il n’y aura pas de tournée. Fin 1985, Waters annonce qu’il quitte le groupe. Gilmour et Mason souhaitent continuer. Une bataille juridique sur l’utilisation du nom Pink Floyd, qu’ils gagneront, les oppose un peu plus à Waters.

L’histoire de Pink Floyd aurait pu s’arrêter sur cette pénible querelle. Pourtant, en septembre 1987, paraît A Momentary Lapseof Reason sous le nom Pink Floyd, avec Gilmour, Mason et, sur trois titres, Wright. Gilmour en est le principal auteur et compositeur. L’album se vend très bien et la tournée, en compagnie d’une dizaine de musiciennes et musiciens, dure presque deux ans, de septembre 1987 à juillet 1989. Près de deux cents concerts dans des stades et des salles de grande capacité. The Division Bell, en mars 1994, rappelle plus clairement le Pink Floyd du début des années 1970. La tournée dure sept mois, uniquement dans les plus grands stades, pour se terminer avec quatorze concerts à l’Earls Court Exhibition Centre de Londres. Ce sera la dernière.

Pour une bonne cause : le Live 8, une série de concerts donnée début juillet 2005, afin d’accompagner une campagne demandant aux dirigeants des pays les plus riches d’effacer la dette publique des pays les plus pauvres, ­Gilmour, Wright, Mason et Waters ont accepté de jouer une vingtaine de minutes à Hyde Park, à Londres. Frémissement mondial des fans qui espèrent une reformation. Il n’en sera pas question. Un dernier disque, The Endless River, sort en novembre 2014, constitué pour l’essentiel d’instrumentaux de l’époque de The Division Bell. Il est dédié à Richard Wright, mort en septembre 2008, qui en signe ou cosigne avec Gilmour la plupart des thèmes. Un ultime voyage vers les ailleurs musicaux.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire