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mardi 12 décembre 2017

Le bien et le mal ne sont pas une affaire d'Etat | Gaspard Koenig

Mauvais timing ! A l'approche du projet de loi sur la moralisation de la vie publique, Richard Ferrand, le Ministre de la Cohésion des territoires est soupçonné de conflits d'intérêts.

A cette occasion, Gaspard Koenig, tout en approuvant le bien-fondé de ce projet de loi, revient sur le terme ambigu et potentiellement dangereux de "moralisation", fragilisant la limite entre ce qui relève de la loi et ce qui relève de la morale. Il propose ainsi de renouer avec une conception stoïcienne de la "virtus", fondée sur l'introspection et la maîtrise de soi.

Naturellement, le piège de la moralisation se referme sur ses auteurs. Je n'ai rien compris de ce qu'on reproche à M. Richard Ferrand et je pense que nous aurions mieux à faire collectivement que de nous improviser détectives et procureurs. Le temps des mallettes de billets et des rétrocommissions est clairement révolu. Quel objectif poursuivons-nous secrètement ? Celui d'une humanité transparente et normée, dépourvue d'intérêts et de passions, incapable de compromis ni d'indulgence, sacrifiant les subtilités éthiques de la zone grise au profit d'un manichéisme simpliste ? Je fais le pari qu'aucun d'entre nous ne sortirait indemne d'un examen pointilleux de ses affaires privées. Sauf peut-être quelques activistes de la vertu, professionnels de l'indignation stérile. Incorruptibles dont l'histoire nous a démontré les tares. Il me revient ce que Montesquieu, le sage Montesquieu, disait des « dames vertueuses » dans ses « Lettres persanes » : « Elles étaient toutes si laides qu'il faut être un saint pour ne pas haïr la vertu. »

La future loi de « moralisation de la vie publique » est pourtant excellente. Elle mettra fin à ces pratiques de corruption institutionnalisée à peu près uniques au monde que sont le cumul des mandats ou la réserve parlementaire. Le seul défaut de cette loi, c'est son nom. Plutôt que de moralisation, il faudrait parler de normalisation. La France ne fait que se mettre au diapason des Etats de droit modernes. Elle fait rentrer ses représentants parmi le commun des justiciables. Ni plus ni moins.

Cette rhétorique en apparence bénigne de la « moralisation » repose sur un amalgame lourd de conséquences : celui de la morale et de la loi. On demande une nouvelle loi à chaque scandale public. Et à l'inverse, on se tourne vers le juge pour estimer la valeur des femmes et hommes politiques. Quelle étrangeté pour un peuple traditionnellement rebelle à l'autorité et quelle absurdité dans le pays aux 400.000 normes, où respecter la loi est devenu une gageure que seule une intelligence artificielle extrêmement sophistiquée pourrait nous permettre d'accomplir ! Mais prenons garde : la même logique commence à s'appliquer aux citoyens eux-mêmes, démultipliée par les moyens technologiques. Nos voitures connectées, nos téléphones géolocalisés, nos relevés de compte dématérialisés, nos adresses IP deviennent autant de mouchards potentiels, bientôt raccordés aux services de police. Demain, être moral, ce ne sera plus être capable de faire le bon choix pour soi-même, mais être contraint de suivre les décisions des autres. Nous allons devenir des robots guidés par des règles abstraites. La morale sort de l'intime en même temps que la loi microrégule nos comportements.

Il me semble que ce désir passionné de faire émerger pour tous une morale publique, définie et encadrée par la loi, reflète l'effondrement de la morale privée, qui laisse l'individu désemparé face au champ des possibles. En l'absence de Tables divines, de postulats idéologiques comme de valeurs claniques, on finit par demander à l'Etat de nous dire le bien et le mal. C'est un symptôme inquiétant d'abandon.

Voilà pourquoi, à rebours de la moralisation en cours, je proposerais de réhabiliter la conception stoïcienne de la « virtus ». Elle a pour avantage de ne reposer sur aucune transcendance, mais de s'ancrer dans l'individu et la maîtrise qu'il peut acquérir sur lui-même. La virtus fait de l'autodiscipline un but en soi, poursuivi au moyen de la méditation, de l'écriture voire de l'abstinence volontaire (on retrouve sans surprise l'influence des stoïciens dans la pensée bouddhiste contemporaine). Elle ne suppose pas de se retirer du monde, mais de le tenir à distance. Comme l'écrit Sénèque à Lucillius : « Moi, je suis libre et n'importe où je me trouve, je suis à moi. Je me prête aux affaires, je ne m'y livre pas. » L'objectif de la virtus est éminemment moderne : le souci de soi, pour reprendre l'analyse de Foucault dans son « Histoire de la sexualité ». En ces temps d'éparpillement numérique, nous avons besoin de retrouver une sorte de densité solipsiste, une capacité d'isolement et de réflexivité. Plutôt que de poursuivre de nos foudres sur les réseaux sociaux le moindre ministre, sachons-nous déconnecter. Soucions-nous de nous-mêmes.

Gaspard Koenig est professeur de philosophie et président du think tank GenerationLibre

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