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mardi 27 novembre 2018

HOUELLEBECQ, LA MÂLE PEUR - Une lecture sexuelle du dernier roman de Michel Houellebecq et des autres ( Frédéric JOIGNOT - LE MONDE, Revue RAVAGES )

« Il n’est pas de mensonge possible en littérature érotique » écrivait Robert Desnos en 1923 dans un court essai*.  Selon lui, le récit sexuel est, plus que tout autre, « un miroir spirituel » de l’écrivain : il le révèle. Desnos part donc en chasse des textes et passages salaces des auteurs connus pour mieux sonder leur âme. C’est parfois assez féroce : il évoque le « style lourd et logorrhéen » de Rabelais, il voit en Ronsard trop d'« anodin » pour « en parler en érotisme », il avance que Sade invente l'écriture moderne de la sexualité : « Il ne connaît aucune restriction dans la description des luxures.».
En lisant  «Soumission », le dernier roman de Michel Houellebecq, je me suis livré à l’exercice de Desnos : me concentrer sur les pages sexuelles. J’y ai trouvé confirmation de ce qui m'a frappé dans tous ses romans : HLB décrit essentiellement des fellations. On ne va pas lui jeter la pierre. Quel homme n'adore pas ça ? Mais cette unicité mérite attention. La fellation, c’est la scène primitive mais définitive de Houellebecq. Son mono Sûtra. Sa partie de cul élémentaire. Elle commence et s'arrête là.

Dans « Soumission », c’est page 101. A peine arrivée chez François le héros, un professeur de faculté solitaire passionné de Huysmans, Myriam son ex propose aussitôt : « Je vais te faire une pipe, un très bonne pipe. Viens, assieds-toi sur la canapé ». Après quelques caresses, elle dit : « Quand tu veux, je passe à la bite… » François est d'accord, se laisse faire, le voilà « à deux doigts de s’évanouir » -  la scène sexuelle est finie. C’est là, roman après roman, le texte canonique du sexe houellebecquien,  le résumé de sa geste érotique, sa monochromie : déboutonnage et polissage, puis tout sage. Quand Myriam le quitte, François va voir des escorts et se fait sucer. S’il évoque en une ligne la sodomie, le cœur n’y est pas.

On se souvient que dans "Plateforme" déjà (2001), le héros, un cadre flippé, Michel, rêvait de fellation. Ayant rompu avec sa copine, il partait avec une bande de blaireaux se faire tailler des pipes par les prostituées numérotées des bordels de Bangkok. Ici encore, que ce soit avec une péripatéticienne ou une fiancée, les scènes sexuelles consistent essentiellement en fellations. « Elle avança les lèvres, dégagea le gland à petits coups de lèvre. Je fermais les yeux, je fus parcouru d'un vertige, j'eus l'impression que j'allais venir dans sa bouche » (p.124). « Elle s'agenouilla sur le trottoir, défit ma braguette, prit mon sexe dans sa bouche. Je m'adossai aux grilles du parc, j'étais prêt à venir » (p.188). « J'écartai les bras et les jambes au maximum, fermai les yeux. La sensation progressa par à-coups brusques, comme par éclairs, puis explosa avant que je vienne dans la bouche de Nicole » (p. 268).  C'est l'activité érotique principale.

"C'ÉTAIT FAIT"

Est-ce que Michel le héros suce lui aussi, cherche à faire jouir ses amies, évoque leurs plaisirs, décrit leurs élans comme d'autres romanciers ? Non. Est-ce que les femmes du roman expriment des désirs, se la donnent, explorent le sexe avec lui ? Pas vraiment. La fellation se répète. Même refrain dans « Les Particules élémentaires » (1998). Un certain Bruno, clone du Michel de « Plateforme », vit le sexe comme une activité convulsive, une sorte d'excrétion dont il se débarrasse : « Il suffisait d'ouvrir le classeur de le poser sur ses cuisses ; en quelques coups c'était fait » (p.81). « Avant même d'avoir eu le temps de se toucher, Bruno déchargeait violemment dans son tee shirt. Il laissa échapper un gémissement, s'abattit sur le sable. C'était fait » (p.165). « Il avait l'impression d'avoir entre les jambes un bout de viande suintant et putréfié, dévoré par les vers » (p.192). Sûr que nous sommes loin des six cent passions sexuelles décrites chez Sade. Tel Saint-Paul sur le chemin de Damas, Bruno développe tout au long du roman de longues tirades où il vomit le désir sexuel : celui-ci détruirait notre humanité et nos pensées, ce serait une compulsion maladive partagée avec les animaux qu’heureusement, explique-t-il, la religion chrétienne a su contenir. Cette malédiction physiologique doit être assouvie par des espèces de décharges énergétiques : d’où le besoin d’être sucé. Il y en a des pages et des pages, où le narrateur se dévoile, développant une vision très génitale et biologisante de l'amour - une constante chez Houellebecq (voyez ICI).

TOUTES SES EX MEURENT

Ce Bruno conçoit encore une peur profonde des femmes, qui confine à la haine. Serrées dans leurs diaboliques minijupes, elle soulèvent en lui des troubles irrésistibles qu'il déteste. Il ne supporte pas qu’elles se montrent séduisantes, libres, aiment le plaisir, assouvissent leurs désirs. Toutes les femmes du livre qui le font meurent de fait dans des conditions atroces. Ainsi Janine, la mère de Bruno, finit « sa vie calamiteuse » paralysée mais consciente - elle a baisé avec trop d'hommes, insiste le héros. Il vient l'insulter sur son lit de mort : « Tu n'est qu'une vieille pute, tu mérites de crever ». Une ex trop « salope », Christiane, se fait casser le coccyx dans un club échangiste.  Elle finit par se suicider en fauteuil roulant. Une autre fiancée, Annabelle, après lui avoir préféré un « séducteur », meurt à quarante ans d'un cancer de l'utérus. Elle regrette d'avoir « couché avec des dizaines d'hommes », puis son gynécologue lui annonce qu'on va lui enlever l’utérus, les ovaires et les trompes. La totale.

Bruno exulte. Il ne pardonne pas à Annabelle le mortel péché d'avoir aimé plusieurs hommes, divorcé, fait des enfants de plusieurs lits, pris des amants, gagné son indépendance et sa liberté, vécu une de ces longue vie étoffée et compliquée d’une femme d’aujourd’hui, qu'il stigmatise tout au long du livre. Il regrette l'époque d'avant guerre, quand les femmes étaient plus «sentimentales », se mariaient pour la vie, ne couchaient pas avec d'autres hommes, en bonnes chrétiennes. C’est une autre constante chez Houellebecq, comme pour tous ceux qui attrapent le mal de mer quand le monde tourne et la vie nous secoue, ils se remettent mal de l'émancipation des femmes. Elle les menace. Ils ne savent pas comment s'y prendre avec des femmes libres. Elles les font débander.

Dans « Plateforme », Michel explique à Valérie la grande vision qui l'a saisie auprès des prostituées numérotées des vitrines de Bangkok. Au contraire d'elles, ces « salopes » d'Occidentales, et cela traumatise très fort le héros, « vous donnent l'impression de ne pas être à la hauteur ». Tiens tiens. « Les draguer est devenu une  source de vexations et de problèmes ». Et surtout : « elles ne savent plus donner du plaisir » Pour illustrer cette grande vision d'une preuve définitive, Michel fait subir à Valérie l'épreuve du feu : « J'allumais une cigarette, me calais contre les oreillers et dit : "Suce-moi ". Elle me regarda avec surprise... approcha sa bouche. " Voilà ! ", m'exclamai-je avec une expression triomphante (...) Tu vois, je te dis " Suce moi ", et tu me suces (...) C'est justement ça qui est étonnant chez toi : tu aimes faire plaisir (...) voilà ce que les Occidentaux ne savent plus faire. » (p. 254). On sent bien que la petite Valérie va devoir beaucoup sucer.

LA FEMME POT-AU-FEU

Dans son dernier roman, « Soumission », on retrouve les mêmes couplets. Au cours de fastidieuses discussions avec sa copine, le héros, qui admire le Huysmans converti au catholicisme (il n'est clairement pas influencé par son contemporain Pierre Louÿs), se demande si c’était « une bonne idée » que les femmes votent, fassent des études et accèdent à toutes les professions. Puis, après un nouvel éloge monomaniaque de la fellation, il se prend à regretter « la femme pot-au feu » d'hier, qui restait à la maison, préparait le dîner pour l'époux travailleur : car « la fille, explique-t-il, peut parfaitement, avec les années, se transformer en femme pot-au-feu » - « c'est même son désir secret, sa pente naturelle » conclut-il. Son ex, Myriam, qui s’était « habituée à (se) considérer comme une personne individuelle, douée d’une capacité de réflexion et de décision égales à celles de l’homme » lui demande  : « Je suis bonne à jeter ?». Le héros pense que « Oui ». Puis il se dit : « J’aurais dû lui demander de me sucer à ce moment précis, ça aurait pu donner une seconde chance à notre couple. » Nous y revoilà.

J’oubliais l’histoire que raconte « Soumission » : la prise électorale du pouvoir par un parti islamique en France, dans 8 ans (leur grande revendication : tous les enseignants doivent être musulmans). Ils font  22,3% (!) au premier tour, face à 34,1% pour le Front National. Au deuxième tour, rallié par l’UMP et le PS (l'odieux UMPS), la Fraternité musulmane l’emporte dans les urnes. Comment ce scénario de chansonnier serait-il possible dans une France laïque chatouilleuse, où les musulmans sont 5% et l'État fait la guerre au terrorisme islamique en Afrique et en France ? C'est l'idée "science-fiction" du roman. Il faut aimer l'ambiance... D’interminables dialogues avec des « intellectuels identitaires» rêvant de « guerre civile» et un expert de la DST adepte des théories de la conspiration nous expliquent comment c'est arrivé : l’invasion levantine nous est masquée, l’Eurabia (l'Europe entière « arabisée ») est en route, la presse et les partis mentent et conspirent, la civilisation démocratique européenne n'y survivra pas. Houellebecq vient de se cloner avec Eric Zemmour.

* De l’érotisme considéré dans ses manifestations écrites et du point de vue de l’esprit moderne. L'Imaginaire. Gallimard (2014)

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