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lundi 23 octobre 2017

Reconnaître et réparer | Esprit

Voltaire et Rousseau nous avaient avertis : depuis le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, et la querelle qui les opposa à propos de ses causes, humaines ou naturelles, nous savons que les catastrophes nous servent à juger, à corriger et à promettre. Juger les responsables, corriger les erreurs qui ont conduit au désastre et promettre bien sûr d’y remédier.

L’ouragan Irma, qui a dévasté les deux îles de Saint-Barthélémy et de Saint-Martin avant de poursuivre sa route vers Cuba et la Floride, n’échappe pas à ce schéma. Ce « monstre » comme l’ont appelé les médias, était tellement en dehors des normes des phénomènes naturels que son responsable principal, le réchauffement climatique, ne pourra jamais être appelé à la barre d’un tribunal. Intervenu à la suite de l’ouragan Harvey, qui a causé des inondations records au Texas, Irma a d’ailleurs immédiatement été suivi par deux nouvelles tempêtes tropicales. Impuissants en apparence devant un tel déchaînement climatique, les pouvoirs publics n’ont pu que décréter l’état de catastrophe naturelle, tenter d’acheminer des secours d’urgence et promettre une reconstruction rapide et de meilleure qualité pour affronter le prochain ouragan-monstre.

En agissant ainsi, ils sautent un peu vite au-dessus de la correction nécessaire. Certes, nous ne croyons plus à la Providence, comme au xviiie siècle, et ne pouvons même plus, comme Voltaire, nous consoler en ironisant sur le « meilleur des mondes possibles » qu’elle aurait créé. Et nous devons reconnaître, comme l’affirmait Rousseau, que « la nature n’avait point rassemblé là vingt-mille maisons de six à sept étages ». Nous savons désormais que la fréquence et la puissance des catastrophes naturelles sont dues à l’action des hommes. C’est notre type de développement économique qui est en cause, ainsi que nos politiques d’aménagement des territoires. Et nous avons découvert ces jours-ci combien ces îles françaises, communément évoquées pour les demeures luxueuses qui y ont poussé ces trente dernières années et leur statut fiscal très particulier, cachaient des sociétés divisées, minées par les inégalités.

Saint-Barthélémy, fréquentée par quelques vedettes richissimes, a doublé sa population en vingt ans, tandis que Saint-Martin quadruplait la sienne en trente ans. Entre-temps, les lois de défiscalisation ont provoqué un afflux considérable de richesse et autant de pauvres et de clandestins pensant trouver là de quoi faire fortune à leur tour. Mais qui savait cela avant qu’Irma ne passe de tempête tropicale à ouragan de force cinq ? Qui avait enquêté sur ces îles, non pour en vanter le luxe outrancier, mais pour en décrire les avantages fiscaux, si éloignés du droit commun ? Et, si tel était le cas, qui d’entre nous s’y serait intéressé, tant le sort de ces Français d’outre-mer ne nous est connu qu’à l’occasion de ces catastrophes ?

La catastrophe n’est pas simplement un événement climatique exceptionnel, c’est aussi un événement social et culturel.

Le traitement spectaculaire de l’information, livrée heure par heure (Irma atteindra-t-il la Guadeloupe ? Les vents ont-ils faibli ? Les communications seront-elles maintenues ? Quand arriveront les secours ? Combien y a-t-il réellement eu de morts ? Quel sera le coût des destructions ?) masque une ignorance généralisée de la réalité sociale de ces territoires. A-t-on suivi, depuis 2009, les conséquences du grand mouvement de protestation lancé en Guadeloupe par le Collectif Lkp (Liyannaj kont pwofitasion) ? A-t-on d’ailleurs vu baisser les prix des denrées de première nécessité, comme le réclamaient alors les grévistes ? Que connaît-on de cette culture créolisée qui servait de modèle au Traité du tout-monde d’Édouard Glissant ?

La France, qui ne cesse d’en appeler à une République égalitaire démentie par les faits, devrait à l’occasion de tels drames s’interroger sur ce gouffre territorial qui sépare la métropole de ses anciennes colonies, devenues territoires d’outre-mer. On pourrait se demander également pourquoi les mesures de prévention auxquelles nous engagent les Accords de Paris n’ont pas trouvé là leur première application… La catastrophe n’est pas simplement un événement climatique exceptionnel, c’est aussi un événement social et culturel. Le seul voyage d’un président de la République en bras de chemise ne suffira pas à combler le besoin de reconnaissance et de réparation de populations trop souvent oubliées, ni à faire de l’écologie une priorité. À nous de regarder ces îles autrement que des paradis fiscaux et touristiques, et de les intégrer pleinement à nos représentations : culturelles, symboliques et politiques.

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