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lundi 22 juillet 2019

∆∆∆ Global temperature changes.webm Auteur : NASA's Scientific | NASA Climate Change 12 févr. 2019



This color-coded map displays a progression of changing global surface temperature anomalies from 1880 through 2018. 

Higher than normal temperatures are shown in red and lower than normal temperatures are shown in blue. The final frame represents the global temperatures 5-year averaged from 2014 through 2018. Scale in degree Celsius.



Les observations des satellites de la NASA montrent que la banquise arctique diminue actuellement de 11,5% par décennie, par rapport à la moyenne de 1979 à 2000

NASA/Goddard Scientific Visualization Studio and adapted for NASA’s Global Climate Change website

http://climate.nasa.gov/ 

http://photojournal.jpl.nasa.gov/catalog/PIA14385

Declining Arctic sea ice: 1979-2010 Changes in Arctic sea ice are an indicator of climate change. 

Observations from NASA satellites show that Arctic sea ice is now declining at a rate of 11.5 percent per decade, relative to the 1979 to 2000 average. Arctic sea ice reaches its minimum extent each September. This time series, based on satellite data, shows the annual Arctic sea ice minimum since 1979. The September 2010 extent was the third lowest in the satellite record. Among the NASA missions that help monitor Earth’s ice are the Gravity Recovery and Climate Experiment (GRACE), Terra and IceSat. Bear in mind there was a chain of undersea volcanos that erupted almost all year in 2007 beneath the ice cap. This is almost never mentioned but it is fairly critical to late in the ice loss in 2007. This time series was created by scientists who study this; they say by 2045, Earth's temperature may increase to effect the melting of ice.

>>> NASA: Climate Change and Global Warming

Il y a 50 ans, un franc-maçon marchait sur la lune : Buzz Aldrin | Jean-Laurent Turbet 20 Juillet 2019

Il y a 50 ans, un franc-maçon marchait sur la lune : Buzz Aldrin

"Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité" : ainsi s'exprime en direct Neil Armstrong le 20 juillet 1969 alors qu'il vient de poser le pied sur la lune.

L'équipage d'Apollo 11 est composé de Neil Armstrong (commandant), Buzz Aldrin (pilote du module lunaire) et de Michael Collins (pilote du module de commande). Apollo 11 a été lancé le 16 juillet 1969 et reviendra sur terre le 24 juillet.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité des hommes vont marcher sur la Lune. Les premiers pas d'un homme sur la Lune par Neil Armstrong ont lieu le 20 juillet (10 heures 24 après le décollage soit le 21 juillet 1969 à 3 heures 56 heure française), devant des millions de téléspectateurs.

Buzz Aldrin le rejoint sur la Lune 15 minutes plus tard.

Sur toutes les photos prises à ce moment là (voir par exemple la photo ci-dessous), c'est Buzz Aldrin que l'on voit, Armstrong tenant l'appareil.

Grand pas pour l'Humanité mais grand pas aussi pour la Franc-Maçonnerie.

Buzz Aldrin est en effet un franc-maçon actif. Une carte postale sera d'ailleurs éditée dès le mois de septembre 1969 pour fêter cet événement extraordinaire (voir ci-dessous) :


Edwin E. "Buzz" Aldrin est né le 20 janvier 1930. Le pilote du module lunaire d'Apollo 11 est comme je l'ai dit un franc-maçon actif et passionné.

Il appartient à la "Montclair Lodge" No. 144 de la Grande Loge du New Jersey.

Il a été initié le 15 février 1965, est devenu Compagnon le 12 avril 1965 et Maître le 21 février 1968 au sein de la "Montclair Lodge". Il a également appartenu à la "Clear Lake Lodge" N° 1417 à Seabrook, Texas, Grande Loge du Texas.

Il est 33ème degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, membre du Suprême Conseil Juridiction Sud des Etats-Unis. Il est également Shriner et Knight Templar (deux associations para-maçonniques américaines).

On a vu sur la première photographie Buzz Aldrin devant le drapeau américain. Ce que l'opinion publique sait moins c'est que ce ne fut pas le seul drapeau emmené lors de ce voyage lunaire mémorable.

Buzz Aldrin avait aussi emporté avec lui le drapeau du Rite Écossais Ancien et Accepté. On le voit sur la photo ci-dessus le 16 septembre 1969, avec son père Edwin E. Aldrin Senior (également 33ème du REAA) au Grand Temple de Washington présenter au Grand Commandeur Smith et à quelques dignitaires le drapeau du Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté, juridiction Sud des Etats-Unis qui est allé sur la Lune.

C'est un drapeau en soie de 22 x 30 centimètres.

Il a des côtés dorés et l'on peut lire "Supreme Council, 33°, Southern Jurisdiction, USA" et la devise du Suprême Conseil,  "Deus Meumque Jus", sous l'aigle à deux têtes. Pour Buzz Aldrin ce drapeau qu'il avait emporté avec lui symbolisait l'universalité de la Franc-Maçonnerie.

Ces photographies et ces informations sont, à ma connaissance, publiées pour la première fois sur un site français.


Retrouvez l'actualité de Buzz Aldrin sur Twitter :

https://twitter.com/TheRealBuzz

Contrairement à ce qui est dit parfois dans certains articles ou sur certains sites qui répercutent des informations sans beaucoup les vérifier, l'astronaute Neil Armstrong (Junior) n'est pas franc-maçon. La confusion vient du fait que son père Neil Armstrong (Senior) était bien, lui, un franc-maçon actif au sein de la Grande Loge de l'Ohio.

D'autres francs-maçons astronautes suivront Buzz Aldrin dans la grande aventure de la conquête spatiale. Citons notamment :

- John H. Glenn, né le 4 juillet 1921, mort le 8 décembre 2016, expédition Mercury 6, membre de la "Concord Lodge" No. 688 à New Concord dans l'Ohio. 33ème degré du REAA. Il est un héros de la seconde guerre mondiale, où il était pilote de chasse.

Après sa carrière d'astronaute John Glenn se lance dans la politique.  Il est sénateur démocrate de l'Ohio de 1974 à 1999. Son deuxième et dernier vol dans l'espace eut lieu le 29 octobre 1998 à bord de la navette spatiale Discovery pour étudier les conséquences d'un séjour spatial sur un corps âgé, plus exactement pour étudier les similitudes des effets du vieillissement et de la microgravité sur l'organisme. Cette mission dura 8 jours, 21 heures, 44 minutes et 56 secondes. C'est le 2ème "astronaute franc-maçon" le plus connu, avec Buzz Aldrin.

- Leroy Gordon Cooper, Jr. né le 6 mars 1927 expédition Mercury 9. Membre de la "Carbondale Lodge" No. 82 à Carbondale, Colorado.

- Donn F. Eisele, né le 23 juin 1930, expédition Apollo 7, membre de la " Luthor B. Turner Lodge" No. 732 à Columbus, Ohio

- Virgil I. "Gus" Grissom, né le 3 avril 1926 et décédé le 27 janvier 1967, expédition Mercury 4, membre de la "Mitchell Lodge" No. 228 à Mitchell dans l'Indiana.

- James Irwin, né en 1930 et décédé en 1991, expédition Apollo 15

- Edgar D. Mitchell, né le 17 septembre 1930, expédition Apollo 14, membre de la "Artesia Lodge" No. 28 à Artesia, Nouveau-Mexique.

- Walter M. Schirra, né le 12 mars 1923, expédition Apollo 7, membre de la "Canaveral Lodge" No. 339 à Cocoa Beach en Floride.

- Thomas P. Stafford, né le 17 septembre 1930, expédition Apollo 10, Apollo 18, membre de la "Western Star Lodge" No. 138 à Weatherford dans l'Oklahoma

- Paul J. Weitz, né le 25 juillet 1932, expédition Skylab 2, Challenger (STS-6), membre de la "Lawrence Lodge" No. 708 à Erie en Pennsylvanie.

L'article original a été publié sur ce blog le 20 juillet 2009. Et réactualisé chaque année...

∆∆∆ AI Poker Identifies a Bluff | Carnegie Mellon University 11 juil. 2019



A poker-playing AI created by Carnegie Mellon University and Facebook recognizes that a pro poker player is likely bluffing, then calls. 

The AI, called Pluribus, wins. This is an example from a recent experiment pitting AI against five human players. Courtesy: Facebook

Biotechnology / CRISPRA : third CRISPR baby may have already been born in China, by Antonio Regalado | MIT Technology Review Jul 3, 2019

A third CRISPR baby may have already been born in China
Another genetically edited baby is due, but the world may never learn of its birth if the Chinese government decides to keep it a secret.


The Second International Summit on Human Genome Editing, held in Hong Kong last November, was meant to debate the pros and cons of genetically engineering humans.

Instead, the proceedings were turned upside down by the revelation that He Jiankui, a Chinese biophysicist, had already done it.

He’d gone ahead and edited the DNA of twin girls with the powerful gene modification tool called CRISPR.

Then the Chinese scientist sprang a further surprise on the shocked gene-editing experts. A second Chinese woman, he said, was pregnant with yet another CRISPR baby. An early pregnancy test had confirmed it.

That third CRISPR baby is now due to be born at any moment - if he or she hasn’t come crying into the world already.

Seven months have passed since the Hong Kong summit, but because the pregnancy was already under way by then, it is now at term, according to William Hurlbut, a Stanford University physician and ethicist who was in regular communication with He starting in 2017 and is familiar with the time line of events. Hurlbut knows the day the third baby was conceived but won’t make it public, because of the risk the information could identify the parents and child.

“What I can say is that a normal birth is 38 to 42 weeks, and it’s pretty close to the center of that,” Hurlbut told MIT Technology Review.

Now the guessing game among CRISPR watchers is whether China’s government will ever acknowledge the third CRISPR baby. Rosario Isasi, a bioethicist at the University of Miami, says she has encouraged science leaders there to “make a statement and do damage control.”

But the government may not want more attention, and experts in China are reluctant to discuss He’s experiment on social-media networks such as WeChat, which are monitored. “The government is extremely aware of any transgressions. They have the Tiananmen anniversary, they have the Hong Kong protests, and they have the CRISPR babies,” says Isasi.

Once it became public, the Chinese CRISPR experiment was widely condemned and quickly halted. However, many experts fear that more CRISPR babies are inevitable. Despite calls for a global moratorium, it is impossible to control access to the gene-altering technology, which is relatively easy to use. In June, a scientist in Moscow said he hopes to be next to make CRISPR babies if he can win approval.

On November 25, MIT Technology Review first revealed that He had employed CRISPR to get women pregnant with genetically edited babies. Within hours, the Chinese biophysicist posted a series of YouTube videos, claiming his experimental editing of human embryos had led to the birth of “two beautiful little Chinese girls,” fraternal twins whom he called Lulu and Nana.

His team had used CRISPR to damage a single gene, called CCR5, in an attempt to make the girls immune to infection by HIV.

Instead of being cheered as a science hero, He was roundly criticized by observers around the world, including in China, for carrying out a risky and medically pointless experiment. Two days after posting his videos, He, until then a relatively unknown figure, made his dramatic appearance at the Hong Kong summit, where he was allowed to present his experimental results. It was during questioning by the British developmental biologist Robin Lovell-Badge that He said yet another CRISPR baby was on the way.

“Just to be clear, are there any other pregnancies with genome editing as part of your clinical trials?” Lovell-Badge asked.

“There is another one, another potential pregnancy,” He replied. The pregnancy had been detected with a blood test, meaning it was at least two weeks along at the time.

Because He had by then already received threats, the Chinese biophysicist, widely known as “JK,” had hidden in a room prior to his appearance in Hong Kong and was immediately escorted away by university security officials afterwards. “The whole idea was to get JK to talk, because we knew that this would be the only opportunity that most people would have of interacting with him,” Lovell-Badge would later write as part of a history of the fast-moving events surrounding the summit.

Indeed, He has not been seen or heard from since January, when Chinese investigators accused him of potential crimes. At the time, they also confirmed that the second pregnancy was still under way, and that the mother was under medical observation. Although it’s possible the pregnancy was later terminated, Hurlbut doubts it: “I don’t know any reason to suspect that the pregnancy was not proceeding normally,” he says. He says the third baby also had its copies of CCR5 removed.

It remains unclear whether He’s team established the second pregnancy after the CRISPR twins were born or shortly before. In either case, he may have felt confident his experiment was going to be a success. “He really believed what he was doing was bringing glory to his homeland. The thing that surprised him the most was that he was criticized in China,” says Hurlbut.

The timing of events also means that some American scientists and journalists who by then knew about He’s undertaking did not stop the third baby from being created. These include Nobel laureate Craig Mello of the University of Massachusetts, Stephen Quake of Stanford University, and journalists from the Associated Press, all of whom kept He’s experiments confidential. For his part, Hurlbut regrets he wasn't able to convince He not to proceed. “I felt that if I had had one more long talk with JK, I might have stopped him,” he says.

Now the question is whether Chinese authorities will acknowledge the birth of the third child. One thing that He and other scientists agreed on at the summit is that scientific data about the CRISPR babies should be made public. Scientists will want to know the results of editing on the child’s genome. Another baby would be further evidence that CRISPR, despite the controversy surrounding its use, “can produce live births,” Hurlbut says.

Earlier this year, China’s government took steps to clarify its laws and procedures on gene editing, including introducing new penalties. However, Isasi, who has participated in meetings of the Chinese Academy of Sciences, says that bioethicists and others in China continue to “express a lot of frustration over the lack of transparency” in connection with the ongoing He investigation.

“If you look at the big picture, there is a concerted effort by the Chinese government to change the regulatory framework. So why would they keep it secret?” she says. “But they can if they want, and the world will never know. The Chinese government owes it to the international community to live up to the accountability they have promised.”

One thing most people agree on is that the actual identities of the three babies and their parents should never be made public. If their names were known, the kids might grow up with unwelcome attention for having been created by a scientist once dubbed “China’s Frankenstein.”

“The Chinese realize there is a need for privacy, not to make it into a circus,” says Isasi.

NANOTECHNOLOGIE SECONDE REVOLUTION QUANTIQUE | ARTE 2017


La Révolution quantique est une révolution scientifique apportée par la découverte de la physique quantique. Elle trouve son origine dans les travaux de Max Planck sur le rayonnement du corps noir en 1900.

Cette révolution implique l'abandon de l'idéal laplacien du déterminisme, et a eu des répercussions épistémologiques jusqu'au tréfonds des sciences humaines. Cela se traduit par exemple, en France, par la création de l'école des annales en histoire.

La physique quantique a déjà révolutionné le XXe siècle, en rendant entre autres possibles des événements aussi importants que l’essor de l’informatique, la mise au point du téléphone portable, de l’Imagerie par résonance magnétique (IRM), ou du Global Positioning System (GPS).

Un calculateur quantique (anglais quantum computer parfois traduit ordinateurnote 1 quantique, ou système informatique quantique1), utilise les propriétés quantiques de la matière, telle que la superposition et l'intrication afin d'effectuer des opérations sur des données. À la différence d'un ordinateur classique basé sur des transistors qui travaille sur des données binaires (codées sur des bits, valant 0 ou 1), le calculateur quantique travaille sur des qubits dont l'état quantique peut posséder plusieurs valeurs.

De petits calculateurs quantiques ont été construits à partir des années 1990. Jusqu'en 2008, la difficulté majeure concerne la réalisation physique de l'élément de base : le qubit. Le phénomène de décohérence (perte des effets quantiques en passant à l'échelle macroscopique) freine le développement des calculateurs quantiques. Le premier processeur quantique est créé en 2009 à l'université Yale : il comporte deux qubits composés chacun d'un milliard d'atomes d'aluminium posés sur un support supraconducteur.

Ce domaine est soutenu financièrement par plusieurs organisations, entreprises ou gouvernements en raison de l'importance de l'enjeu : au moins un algorithme conçu pour utiliser un circuit quantique, l'algorithme de Shor, rendrait possible de nombreux calculs combinatoiresnote 2 hors de portée d'un ordinateur classique en l'état actuel des connaissances. La possibilité de casser les méthodes cryptographiques classiques est souvent mise en avant.

Les neurosciences peuvent-elles devenir des auxiliaires de la justice ? Par Florence Rosier | Le Monde 4 février 2019

Pour mieux cerner la responsabilité d’un accusé, la justice fait désormais appel à l’imagerie cérébrale. Pour autant, cet outil n’est pas assez mûr pour cet usage, alertent les neurologues, les psychiatres, les magistrats et le Comité d’éthique.

En juin 2007, à Lyon, une bagarre éclate entre deux hommes résidant dans un foyer pour personnes en grande difficulté. L’un d’eux, Sébastien, frappe violemment l’autre qui, pour lui échapper, se défenestre du deuxième étage. Lors de l’instruction, « alors que l’expertise psychiatrique ne décèle aucun trouble mental, deux neuropsychiatres diagnostiquent un “syndrome frontal” lié à l’ablation, subie à l’âge de 12 ans, d’une tumeur au cerveau qui aurait “laissé Sébastien épileptique” », relatent Laura Pignatel et Olivier Oullier, respectivement chercheuse en droit privé et professeur de neurosciences, tous deux à l’université Aix-Marseille, dans la revue Cités (2014).

Pour les neuropsychiatres, Sébastien n’est pas responsable de ses actes. Mais, dans une contre-expertise, des psychiatres réfutent cette analyse : l’acte commis par Sébastien viendrait de sa personnalité antisociale. « Psychiatres et neuropsychiatres ont ainsi débattu pendant une semaine au sein de la cour d’assises du Rhône. Finalement jugé pour coups mortels, Sébastien est déclaré pénalement responsable, non pas de meurtre, mais du délit de coups et blessures. Il est condamné à une peine d’amende. »

« Ce n’est pas moi, c’est mon cerveau ! » 

Depuis quelques années, ce plaidoyer inattendu résonne dans les prétoires. Mais son bien-fondé fait débat. Quelle peut être, quelle doit être la place des neurosciences au tribunal ? Dans quelle mesure peut-on atténuer la peine, voire déresponsabiliser un criminel du seul fait de l’observation, par l’imagerie médicale, dans son cerveau, d’une anatomie ou d’un profil d’activation différents de la « norme » : des « anomalies » qui pourraient entraîner une vulnérabilité accrue à des comportements déviants ou violents ? Que signifie d’ailleurs la « norme », en matière de psyché humaine ? Le 24 janvier, près de 150 psychiatres étaient réunis à Paris pour débattre de ces questions brûlantes, lors du grand congrès annuel de psychiatrie francophone, L’Encéphale.

« Minority Report » : voyage au bout de l’obsession sécuritaire

« Minority Report », tel était le titre de ce débat. Un hommage au film de Steven Spielberg (2002), dont le scénario s’inspirait d’une nouvelle de Philip K. Dick (1956), maître de la science-fiction. L’écrivain racontait un futur envahi par l’obsession sécuritaire : en 2054, des êtres humains mutants, les « précogs » (« précognitifs »), pouvaient prédire les crimes à venir grâce à leur don de prescience.

Les robes noires se tournent vers les blouses blanches

« Nous avons déjà un pied dans le monde de Philip K. Dick ! », s’est exclamé, lors du congrès, Mathieu Lacambre, psychiatre au CHU de Montpellier. Car les neurosciences sont en voie de remplacer les « précogs », dans l’espoir de mieux cerner la culpabilité d’un accusé ou de prédire un risque de récidive criminelle.

Quand les robes noires se tournent vers les blouses blanches, pour scruter le cerveau d’un accusé, la couleur des verdicts peut-elle changer ? La réponse est oui. Surtout aux Etats-Unis, où, depuis 1992, des accusés ont été acquittés ou condamnés sur la base de données d’imagerie. En Europe aussi, dans un nombre très limité de cas. Mais quel est le degré de fiabilité de ce nouvel outil ?

« L’imagerie cérébrale, principalement l’IRM anatomique, est de plus en plus utilisée en justice », assure Sonia Desmoulin-Canselier, docteure en droit privé, chargée de recherche au CNRS (universités de Nantes et de Paris-I). Depuis longtemps déjà, la justice sollicite l’avis des neurologues. Expert auprès des tribunaux, le professeur Laurent Cohen est l’un d’eux. « Le plus souvent, nous sommes consultés dans des procédures civiles, pour évaluer les préjudices chez un blessé. Mais il nous arrive d’examiner aussi des questions de responsabilité », explique ce clinicien chercheur à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) à Paris.

Par exemple, dans l’affaire de cet homme qui, ayant percuté une foule en voiture, plaide aujourd’hui l’irresponsabilité : une maladie neurologique lui aurait, littéralement, fait perdre les pédales. Ou cet autre, sans antécédent judiciaire, qui a massacré toute sa famille sans aucune raison apparente. « On lui a trouvé une petite anomalie cérébrale, raconte Laurent Cohen. Et l’on s’est interrogé : cette anomalie aurait-elle pu provoquer une crise d’épilepsie qui aurait elle-même entraîné ce passage à l’acte ? » Non, avait conclu une première expertise psychiatrique. L’expertise neurologique a été plus nuancée. Au final, cet homme a été interné dans un service spécialisé.

« Un délit de sale gueule »

Jusqu’ici, il s’agissait surtout de faire appel aux images de l’anatomie du cerveau (IRM structurelle). L’irruption des images du fonctionnement du cerveau (IRM fonctionnelle) dans des affaires de justice est plus récente. Seul exemple connu en France : l’affaire Vincent Lambert. Dans ce drame familial, il ne s’agissait pas d’établir une éventuelle culpabilité, mais de déterminer si ce père de famille de 42 ans, dans un état dit « pauci-relationnel » depuis dix ans à la suite d’un accident de la route, conservait une part de conscience.

Vincent Lambert : la justice valide la procédure d’arrêt des soins

Faire appel à l’étude du cerveau pour éclairer la justice : une tentation qui remonte à la fin du XVIIIe siècle. Franz Joseph Gall (1758-1828), un médecin allemand, invente alors la « phrénologie », cette pseudoscience visant à déceler les facultés et les penchants humains en palpant le crâne. La théorie sera reprise par le professeur de médecine légale italien Cesare Lombroso (1835-1909), qui « va s’engouffrer dans cette voie pour développer sa théorie du “criminel né” », raconte Mathieu Lacambre. Examinant 35 crânes de criminels décapités, il croira pouvoir en déduire qu’on peut identifier les individus qui vont commettre un crime d’après la forme de leur crâne et leur faciès. « Un délit de sale gueule », en somme.

Revenons à l’actuelle irruption des neurosciences dans le monde de la justice. En droit français, « n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes » (article 122-1, alinéa 1 du code pénal). Mais quelle valeur de preuve peut avoir l’imagerie médicale pour déterminer le discernement d’un accusé au moment des faits ?

Rappelons d’abord qu’en 2011, la France est le premier pays au monde à admettre, dans sa loi de bioéthique, le recours aux techniques d’imagerie cérébrale lors de procédures judiciaires. Pourquoi ? L’expertise judiciaire est alors jugée trop subjective. Il s’agirait donc « d’objectiver l’existence d’un préjudice (en matière civile principalement) ou d’un trouble psychique ou neuropsychique (en matière pénale surtout) », écrivent Laura Pignatel et Victor Geneves, doctorants en droit, dans leur rapport « Etat de l’art “droit et neurosciences“ » (2016). Mais les auteurs y lisent une autre raison, moins avouable : il s’agirait aussi d’évaluer la dangerosité d’un individu de manière plus objective.

dimanche 21 juillet 2019

L'aristocratie de l'espionnage : le Royaume-Uni | France culture 06/07/2019



Aucun autre pays n'a su faire de ses hommes de l'ombre une telle mythologie nationale. Au Royaume-Uni, les espions sont des princes. On les célèbre au cinéma, à la télévision et sur les étagères des libraires. D'anciens membres du renseignement britannique nous racontent ses coulisses.

Le logo du Mi6
Premier épisode de Conversations Secrètes, qui vous emmène tout l'été dans les rouages des agences de renseignement.

Aujourd'hui : le Royaume-Uni et son emblématique Mi6, célèbre car porté à l'écran de nombreuses fois et incarné par James Bond.

Dans les coulisses du Mi6

Philippe Vasset et Pierre Gastineau sont allés à la rencontre de ceux qui ont travaillé au renseignement britannique, pour en comprendre le fonctionnement, ses réseaux et ses travers.

Sir Richard Dearlove, qui a dirigé le Mi6 de 1999 à 2004 explique ce qui fait la spécificité des services secrets britanniques par rapport à leurs homologues européens :

Il y a une différence culturelle significative entre la communauté du renseignement au Royaume-Uni et son homologue en France. Au Royaume-Uni, le renseignement est une profession reconnue, qui a toujours attiré des gens qui auraient pu choisir n'importe quel autre secteur et réussir. C'est notamment parce que les services secrets ont été constitués comme une part importante du gouvernement, et ce depuis le début des années 1930. Sir Richard Dearlove

Une autre différence significative est le parcours des membres du renseignement britannique, explique Sir Richard Dearlove :

Quand j'ai eu mon diplôme de Cambridge dans les années 1960, j'avais l'intention d'entrer au ministère des affaires étrangères, mais j'ai fini par entrer dans les services secrets, qui étaient considérés comme une carrière prestigieuse. Je sais que ce n'est pas le cas en France et que les gens qui intègrent la DGSE et son ancêtre, le SDECE ont longtemps été des militaires et non pas des universitaires. Sir Richard Dearlove

"Les espions sont non seulement à Cambridge, mais aussi à la chambre des Lords", rappelle Philippe Vasset, qui est allé rencontrer les "sécurocrates" reconvertis en politique et notamment la baronne Pauline Neville-Jones, une exception dans le monde sexiste du renseignement d'outre-Manche.

Les hauts fonctionnaires peuvent entrer à la chambre des Lords. J'ai plusieurs collègues dans ce cas, et plusieurs d'entre eux sont d'anciens responsables du renseignement. [...] Je pense que le système politique est plus sain si les membres sont issus de tous les secteurs de la société. L'une des choses que je n'aime pas dans la politique moderne est que les parlementaires sont de plus en plus souvent d'anciens assistants qui ont gravi les échelons d'un système depuis leur plus jeune âge sans jamais faire autre chose que de la politique. Pauline Neville-Jones

Les espions du Président : les États-Unis | France culture 13/07/2019



Les États-Unis disposent des services de renseignements les plus puissants au monde. Patriote, le peuple américain entretient des liens très particuliers avec ses espions, souvent érigés au rang de héros. Ces derniers vous emmènent dans les arcanes de l'espionnage à l'américaine...

Le logo de la CIA sur le sol du siège de la CIA
à Langley, en Virginie
Quoi de plus représentatif qu'un musée dédié à l'espionnage pour rendre compte de la relation qu'entretient le peuple américain vis-à-vis de ses espions ?

À Washington, il y a le "spy museum".

A première vue, ce n'est rien d'autre qu'un Disneyland des espions, mais à y regarder de plus près, cette succession de salles à la gloire de la CIA et de la NSA témoigne du lien très particulier qu'entretiennent les États-Unis avec leurs services de renseignement.

Le spy museum passe toute l'histoire américaine au prisme de l'espionnage. Le père fondateur de la Nation, George Washington est ainsi présenté comme le premier et le plus grand espion de l'histoire américaine. Toutes les grandes dates de l'histoire américaine, depuis l'indépendance jusqu'à l'assassinat de Ben Laden sont envisagées du point de vue des espions.

C'est dire toute la mythologie qui a cours aux USA : on prend la mesure du patriotisme exacerbé de certains professionnels du renseignement américain.

Pierre Gastineau et Philippe Vasset ont rencontré ces grands pontes du renseignement américain, qui nous emmènent dans les arcanes de l'espionnage de la première puissance mondiale.

William Green est un de ceux qui ont travaillé pour la Central Intelligence Agency : il est un pur produit du renseignement américain et il nous fait rentrer dans sa tête d'espion et revient sur son entrée à la CIA.

À cause de la seconde guerre mondiale, puis de la guerre froide, le monde vu des États-Unis apparaissait séparé entre le bien et le mal et notre Président de l'époque, Ronald Reagan, qualifiait volontiers certains adversaires de maléfiques. La mentalité à l'époque était qu'il fallait défendre les intérêts de l'occident, la démocratie, notre culture, notre identité. C'était une motivation importante pour des jeunes gens comme moi de travailler pour le gouvernement. William Green

Les opérationnels de la CIA entrent à l'agence jeunes et ils y passent ensuite toute leur vie. Mais dès qu'on atteint les hautes sphères de l'agence, les profils se diversifient.

Notre second interlocuteur est arrivé au renseignement après être passé par l'armée. Nous le rencontrons dans l'un des cercles les plus fermés de la capitale américaine : le Cosmos, archétype du club de patriciens WASP de la côte Est des États-Unis, le club est réservé à des personnalités toutes triées sur le volet...

Cet interlocuteur, c'est David Petraeus pour qui la direction de la CIA est venu clore une carrière militaire bardée de titres et de médailles. Mais les militaires ne sont pas les seuls à pouvoir prétendre prendre la tête de la CIA, en effet, bon nombre d'anciens directeurs de la CIA sont des hommes politiques

David Petraeus (à droite) aux côtés de Barack Obama
et de Joe Biden en 2010, lorsqu'il était chef des forces
de l'OTAN en Afghanistan
Servir comme directeur de la CIA est franchement assez fascinant car vous avez accès à de nombreuses fonctionnalités, que je trouve très stimulantes, et  l'opportunité assez incroyable de continuer ce que j'avais commencé en tant que militaire. David Petraeus

Ce dernier nous explique les ressorts de la direction de l'agence américaine de renseignement :

Vous avez d'un côté les équipes d'analystes de la CIA : ce sont des gens qui passent leur vie à développer une expertise extrêmement pointue sur certaines régions du monde ou sur certaines problématiques, et ce sont vraiment les meilleurs. [...] C'est très stimulant, c'est une grande chance. D'un autre côté vous avez la direction des opérations et surtout le National Clandestine Service -les vrais espions- qui sont engagés dans des missions de haut-vol avec des implications énormes. Certains d'eux opèrent en actions clandestines comme voler des secrets, recruter des sources, déployer des outils pour capter des secrets. Ils sont investis dans leur mission, très créatifs et innovants. David Petraeus

À côté de ses cerveaux et de ses muscles, la CIA abrite également ses geeks, qui prennent aujourd'hui de plus en plus d'importance...

Comment décrire le quotidien d'un agent ? [...] Je parle des agents de la direction des opérations, les "case officers". L'entraînement qu'on nous donnait était différent selon l'endroit où on nous envoyait. [...] Le plus important, c'était de comprendre ce qui se passait en Union Soviétique : c'était eux la principale préoccupation. Comprendre ce qu'ils essayaient de faire dans les démocraties occidentales, comprendre qui étaient leurs agents, où ils se trouvaient et être en mesure d'aller les rencontrer. Une grande partie de notre activité consistait à comprendre qui étaient nos adversaires. William Green

Plongez grâce aux récits de ces témoins dans les arcanes du plus puissant service de renseignement.

Doing Putin's Dirty Work : The Rise of Russia's GRU Military Intelligence Service, by Christian Esch | DER SPIEGEL October 19, 2018

Russia's GRU military intelligence service has become a political instrument for President Putin - in the poison attack in Salisbury, hacking against the West and even in dealing with his country's doping scandal. Lately, though, the secret service can't seem to stay out of the headlines.

Each autumn, Russia's GRU secret service celebrates its birthday. Falling on Nov. 5, the festival is officially called the Day of the Military Intelligence Agent and commemorates the founding of the Soviet military intelligence service in 1918. 

At the GRU headquarters, a modern, functional building located in northwest Moscow, the defense minister gives an inspiring speech, followed by medals for deserving employees.

This year, though - on the GRU's 100th birthday - the mood is far from cheerful. Instead of a party atmosphere at headquarters, the Defense Ministry held a crisis meeting instead. And it was apparently open season on the GRU. "Complete incompetence" and "unbridled sloppiness" were a couple of the accusations leveled at the agency, one journalist learned, and a jokester apparently even asked why GRU agents abroad "don't just put on budenovkas?" Budenovka is the name of the striking pointed caps adorned with the Soviet star that members of the Red Army began wearing in 1918.

At the moment, Russia's military intelligence service is having trouble staying out of the headlines. That in itself is a sign of crisis, given that spies generally prefer to keep themselves out of the news. Until recently, only a handful of people abroad even knew what the abbreviation GRU stood for: Main Intelligence Directorate. For most people, Russian intelligence was synonymous with the domestic FSB intelligence agency once headed by Vladimir Putin.

Leaving Tracks Everywhere

That, though, has recently changed, with new details about the GRU emerging on a regular basis in recent weeks. Whether it's the poison attack on ex-double agent Sergei Skripal in Salisbury, Britain, or a cyberattack in The Hague, the exposing of coup plans in the Balkans or the hacking of anti-doping agencies, of the U.S. presidential campaign, of the German federal parliament's computer network or of the Malaysian public prosecutor's office investigating the shooting down of an airplane over Ukraine, the GRU has been leaving its tracks everywhere. The series of blunders is surprising. But so too is the fact that this intelligence service has become so ubiquitous. Is it still even a military secret service or has it morphed into something bigger? And if so, how did GRU get there?

Andrei Soldatov also finds himself asking such questions recently. The Moscow-based journalist has spent years reporting on the world of the Russian secret services. Now, he no longer even understands it himself. He sounds a bit like a music critic who has been forced to listen to a jackhammer instead of a string quintet.

Until recently, the GRU had been regarded as professional, if not particularly squeamish. But the latest news - such as the March 4 attack in which ex-agent Skripal was supposed to be killed in Salisbury using a neurotoxin - has cast the agency in a different light. Two men suspected by the British in the incident claimed on Russian television that they had been nothing more than harmless tourists. The performance was ridiculously implausible, and it didn't take long for it to be refuted. The investigative journalism platform Bellingcat recently revealed that both are high-ranking GRU officers and recipients of Russia's highest government award, the "Hero of the Russian Confederation." The site identified the men traveling under the aliases Ruslan Boshirov and Alexander Petrov as Anatoliy Chepiga and Alexander Mishkin.

Another clumsy operation also ensued in The Hague only one month after Salisbury. Four GRU employees attracted the attention of Dutch intelligence agents when they tried to hack the computer network of the Organization for the Prohibition of Chemical Weapons from a parking lot. The four had entered the country with diplomatic passports and had been picked up at the airport by an embassy employee. Their computer still carried traces of an attack on an anti-doping conference. Soldatov describes the story as "a nightmare," adding that it is far more bizarre than the action in Salisbury. How, he asks himself, can a secret service act in such a dumb way? And what is going on in the heads of military officers who are sent to attack sports organizations rather than military targets?

To answer these questions, one has to look at the GRU's past. Since the dismantling of the Soviet Union's once all-purpose KGB, Russia has been home to a broad palette of intelligence agencies. The KGB's First Chief Directorate became the Foreign Intelligence Service of the Russian Federation. The agency is regarded as chic and elegant, and it is located "in the forest," as its shielded headquarters are referred to in agent jargon. The KGB's Ninth Chief Directorate became the Federal Protective Service (FSO), which is responsible for providing protection to Putin and the Kremlin. The agency is feared primarily because proximity to Putin is synonymous with power in the country. The rest of the KGB became the Federal Security Service (FSB), the domestic intelligence agency. It's the best-known agency and it also took over KGB headquarters at Lubyanka Square. Unfortunately, it also adopted some of the Soviet secret polices' methods.

What makes the GRU so special is the fact that it is the only intelligence agency that has nothing to do with the former KGB and its legacy. It was and still is subordinate to the General Staff of the Armed Forces of the Russian Federation. It even possesses what amounts to its own army. The GRU's Spetsnaz brigades are elite troops trained for action in enemy territory. They also serve to attract new agents. Those who prove themselves in the GRU's Spetsnaz military service stand good chances of advancement within the apparatus.

This is why typical GRU agents differ from their civilian counterparts in the SWR foreign intelligence service. Broadly speaking, they typically aren't sharp analysts with good manners, but social climbers who lack finesse. Though they know how to bury an explosive device and feel more comfortable under enemy fire than in a provincial part of England. At first glance, the two Salisbury suspects, GRU officers Chepiga and Mishkin, seem to fit that mold. Both of them have traveled an impressive path from remote villages on Russia's fringe to the officers' clubs in the capital.

Négociation diplomatique au risque de la transparence : rôles et figures du secret envers des tiers par Aurélien Colson | 06/10/2015

Cet article analyse le mouvement historique et politique qui, dans la négociation diplomatique, a modifié le statut du secret vis-à-vis de tiers. 

Institution incontestée depuis la Renaissance, le secret de la négociation – de son processus comme de son résultat – fut ébranlé à partir des Lumières par le principe de publicité, puis par l’ambition wilsonienne d’une diplomatie nouvelle.

A l’époque contemporaine, une injonction de transparence expose de façon croissante les processus de négociation eux-mêmes. 

Prenant acte de cette évolution qui modifie l’insertion de la négociation dans son contexte au sens de Strauss, l’article étudie ensuite les justifications et les risques respectifs du secret et de la transparence envers des tiers.

Un dilemme apparaît, ni le secret ni la transparence ne pouvant totalement exclure l’autre terme de la stratégie du négociateur : autant le secret vis-à-vis de tiers favorise l’efficacité du processus de négociation, autant la transparence renforce la légitimité du résultat négocié, et inversement.

Promenade autour du plateau de Secrétaire | Grande Loge Traditionnelle et Moderne de France 05/04/2015

Qui n’a joué avec le mot « Secrétaire » et découvert tout aussitôt que dans secrétaire, il y a évidemment secret ?… 

Voilà qui est rassurant, ce n’est pas lui qui dévoilera ce qui lui sera confié… Les frères peuvent aller en paix. Le secrétaire sera d’autant plus rigoureux que, comme on le remarque, le mot secrétaire est une forme pléonastique puisque à secret il rajoute le verbe « taire »… Infinitif certainement très impératif tant on sait qu’est grande la tentation de révéler qu’on détient un secret… 

Mais si le rôle du secrétaire s’arrêtait au silence, y-aurait-il besoin d’un secrétaire dans une loge pour dire qu’il n’y a rien à dire ?… Je crois que nous pouvons aller plus loin. En effet, on peut encore entendre « taire » comme « la terre »… Et voilà qui nous rapproche tout d’un coup de notre « chez-nous » maçonnique et ne surprendra personne de considérer la terre comme le lieu de tous les secrets.

La culture du secret et ses enjeux dans la "Société de communication" par Céline Bryon-Portet, Maître de Conférences en Sciences de l'Information et de la Communication - Le secret d’hier à aujourd’hui (Printemps 2011)

Quand le secret innervait le corps social…

Jadis, le secret était au cœur de la vie sociale. 


Dans la Grèce antique, on louait la sagesse diaphane des oracles, qui révélait et celait tout à la fois des vérités sacrées qu’il convenait d’interpréter, on organisait des Mystères - tels les célèbres mystères d’Eleusis -, et le secret se mêlait intimement à la vie de la démocratie athénienne, complétant harmonieusement et dialectiquement le jeu de la transparence au lieu de s’opposer à elle (Doganis, 2006).

Durant le Moyen Âge, et même au-delà, jusqu’au dix-neuvième siècle, il en alla de même. L’exercice du pouvoir revendiquait clairement l’opacité (« Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner », affirmait-on), la politique des rois était faite de complots, de tractations occultes et de diplomatie parallèle, comme en témoigne le « Secret du roi » mis en place par Louis XV, ce cabinet noir auquel fut affilié le chevalier d’Éon. Chaque famille avait ses secrets, et nul ne songeait que cette part d’obscurité inhérente à la sphère privée pouvait nuire à l’équilibre psychologique de ses membres (Tisseron, 2005). On s’exprimait par calembours, on codait les missives, on tenait des réunions à huis clos, on enfouissait de sibyllins symboles et d’étranges secrets de fabrication dans les traités d’alchimie, et personne ne semblait s’en offusquer. Au contraire, c’est plutôt l’excès de transparence qui apparaissait dangereux aux anciens, comme le prouve le mythe de Gygès le Lydien relaté par Glaucon dans le livre II de La République de Platon.

Mais l’avènement de la modernité, marqué par le développement de cet « espace public » abondamment étudié par Jürgen Habermas, et par l’essor conjoint des mass medias puis des TIC, a opéré une inversion des valeurs et sonné le glas du secret. Ce dernier n’est plus toléré que lorsqu’il engage les intérêts supérieurs de la Nation (tel le « secret d’État »), ou, dans certains cas très particuliers, lorsque la divulgation de renseignements peut être préjudiciable à un individu et contraire à la déontologie d’un corps de métier (on parle alors de secret professionnel). D’un point de vue culturel, il se dissipe progressivement au profit d’un droit à l’information, de même que le silence, qui lui est souvent apparenté (« le secret est le frère utérin du silence », affirme un proverbe bambara (Le Breton, 1997, p.124) ), voit son champ réduit par le bruit, la parole, le tout-communication.

Aujourd’hui, seules les institutions fermées et les communautés empreintes d’un fort traditionalisme conservent encore quelque attachement à la culture du secret et au silence. Synonyme de rétention d’information ou de mensonge, le secret est globalement frappé de discrédit, de même que les sociétés secrètes, considérées comme contraires à l’esprit de la démocratie.

samedi 20 juillet 2019

∆∆∆ Les think-tanks au chevet des partis politiques ? | GenerationLibre

Le nouvel économiste dresse un état des lieux des think-tanks en France. Laboratoires d’idées qui s’imposent aux côtés des décideurs politiques, de l’administration ou des acteurs de la société civile, ces structures de droit privé cherchent à influencer le débat public au travers de publications originales.

Si la France a été riche en clubs de réflexion politique, la production de ses politiques publiques a longtemps été l’apanage des administrations publiques.

Depuis une vingtaine d’années, les think-tanks d’inspiration anglo-saxonne dans leur fonctionnement, ambitions et résultats, commencent à se développer en France. A l’instar de GenerationLibre, que Le nouvel économiste prend en exemple, crée en 2013 dans le sillage de La République des idées, la Fondapol, Notre Europe, Europa Nova.

Dans la seconde partie du XXème siècle, au Royaume-Uni comme aux Etats-Unis ou en Allemagne, les think-tanks ont pu réussir à faire porter un agenda réformateur par des personnalités politiques, et à tout le moins, sont parvenus à imposer des idées nouvelles dans le débat public.

« Pour les libertés, toutes les libertés » avance ainsi ce think tank qui plaide aussi bien pour le revenu universel que pour la suppression de la réserve héréditaire, la propriété des données, la libéralisation du cannabis, et contre les effets pervers de la réglementation.

Des idées et propositions de politiques publiques réalistes que nous produisons et diffusons largement dans les media, auprès des décideurs et des étudiants.

Notre modèle de financement dépend entièrement de donateurs privés, qui partagent nos idées, soutiennent notre expertise pour peser dans le débat, et investissent dans les générations de décideurs de demain.

Pour nous aider à nous développer, n’hésitez pas à rejoindre l’aventure !

Pour lire l’article « Le phénomène think-tank »  cliquer ICI (1) et ICI (2).

Pour nous soutenir, cliquer ICI.

Zola le juste | France culture 18/07/2019



Le 13 janvier 1898, le journal "L'Aurore" publie le désormais célèbre manifeste de Zola "J'accuse" dans lequel il prend la défense du capitaine Dreyfus accusé de trahison. Nous consacrons cette émission à la résonance de ce texte et à ses répercussions sur la vie de l'auteur, Emile Zola.

Page de titre du journal "L' Aurore" d
u 13 janvier 1898
Alain Pagès, professeur émérite à l'université de la Sorbonne nouvelle, a enquêté sur la mort de Zola et sur ce qui a été le combat judiciaire de sa vie : l'affaire Dreyfus.

Justice à Médan

A la fin du XIXe siècle, un petit groupe d'écrivains français prend l'habitude de se réunir à Paris, parmi eux : Joris-Karl Huysmans (1848- 1907), Paul Alexis (1847 - 1901) et Emile Zola.

Le cercle littéraire s'entretient sur des grands sujets. Au fil du temps, les discussions se poursuivent à Médan dans les Yvelines, à la maison de Zola. Elles se font aussi très politiques et Zola montre tout son intérêt pour les problématiques qui ont trait à la justice, à l'éthique, à la vérité :

On retient de l'oeuvre de Zola, les grands romans du peuple. Alain Pagès

L'affaire Dreyfus révèle l'implication de l'écrivain, sa prise de position en faveur de Dreyfus est une voix dissonante à l'époque, mais son objectif est aussi de :

Faire que certains chapitres soient portés par une voix collective. Alain Pagès

Qu'est ce qu'être européen ? par Alain Finkielkraut | France culture 30/03/2019



"Ma crainte a longtemps été que l'Europe continue à faire de mauvais choix. Ma crainte nouvelle est que l'Europe ne continue pas " écrit Jean-Claude Milner. De quoi l'Europe est-elle aujourd'hui menacée ?

Drapeau européen
"Ma crainte a longtemps été que l'Europe continue à faire de mauvais choix. Ma crainte nouvelle est que l'Europe ne continue pas " écrit Jean-Claude Milner dans son dernier livre  Considérations sur l'Europe : conversation avec Philippe Petit.

Rémi Brague fait partie avec notamment, Philippe Bénéton, , Chantal Delsol, Roger Scruton et Robert Spaemann, de ces universitaires et intellectuels qui se sont réunis en juin 2017 pour partager leur inquiétude grandissante à propos de l'avenir de l'Europe. De cette rencontre est né un manifeste appelé "La déclaration de Paris : : une Europe en laquelle nous pouvons croire : le manifeste".

Il y a donc, semble-t-il, péril en la demeure. 
Quel est ce péril ? 
De quoi l'Europe est-elle aujourd'hui menacée ?

∆∆∆ L’intellectuel est mort ? Vive le polémiste ! par Arthur Weidenhaun | Le Vent Se Lève 5 octobre 2017

À propos de la révolte étudiante de mai 68, Jean-Paul Sartre disait le 13 mai : « il n’y a qu’une solution : c’est descendre dans la rue »

De tels propos résonnent étrangement à nos oreilles. Aujourd’hui, les personnalités médiatiques (auto-) proclamées « intellectuels » sont renvoyées des rassemblement qui ne s’identifient plus à eux, ou ne prennent tout simplement plus la rue, laquelle n’est pas censée faire la loi, comme nous l’a rappelé notre cher Président de la République. Depuis les Lumières et surtout depuis l’Affaire Dreyfus, la France était réputée pour sa riche sphère intellectuelle que les autres pays lui enviaient. Or, on assiste depuis une vingtaine d’années à un appauvrissement intellectuel du débat public. Entre burkini, courbe du chômage et réforme de l’orthographe, que sont devenus nos intellectuels ?

L’intellectuel, une invention purement française

Avec les Lumières, un savant éclairé, un philosophe, s’émancipe du pouvoir - bien qu’il en demeure économiquement dépendant - et commence à le critiquer, voire même à s’engager personnellement. Tout y passe : l’obscurantisme religieux, la monarchie absolue, les femmes frivoles et les maris facétieux, l’argent, la guerre, la torture, l’injustice. Voltaire est un des premiers à concilier « pensée » et « engagement » avec l’Affaire Calas. Après un premier écrit accusant le père de Calas fils retrouvé mort (?), il revient sur ses propos et comprend la condamnation comme symptôme de l’anti-protestantisme prégnant de l’époque. En effet, le père protestant aurait, d’après le premier jugement, assassiné son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. L’intervention voltairienne fait grand bruit et le père est réhabilité. Plus tard, c’est Émile Zola et son célèbre « J’accuse » dans l’Aurore qui font du philosophe des Lumières un intellectuel. La différence provient de l’espace public qui a changé. Les philosophes des Lumières s’adressaient aux rares lettrés, à savoir la bourgeoisie et à la Cour. Avec l’émergence de la presse, l’intellectuel s’adresse au peuple.

Jean Jaurès assassiné, la Première Guerre mondiale n’est pas empêchée. Dans l’entre-deux guerres, un mouvement pacifiste constitué entres autres d’Henri Barbusse et de Romain Rolland se développe. Un autre prend les armes pour se rendre en Espagne aux côtés des Républicains ; on y trouve André Malraux, George Orwell et Ernest Hemingway. De l’autre côté, des intellectuels de droite se trouvent du côté franquiste, comme Robert Brasillach et Paul Claudel. Dans ces années de mutation intellectuelle et médiatique, un jeune normalien sort du lot. Il s’agit de Paul Nizan, auteur des Chiens de garde. En plus de la dimension réflexive et active de l’intellectuel, il y ajoute une dimension idéologique de lutte. Plus tard, l’intellectuel total, Jean-Paul Sartre, en incarnera l’avatar le plus parfait.

« Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers » (Les chiens de garde, Paul Nizan)

Lors de son discours de remise de prix Nobel de littérature, Albert Camus développe ses thèses sur le rôle de l’artiste qui ne « ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. » Cette dialectique camusienne pose la figure de l’intellectuel engagé comme un pléonasme. Est intellectuel forcément quelqu’un d’engagé auprès des opprimés contre les oppresseurs.

Pourtant, plusieurs figures intellectuelles s’opposent. Dans ses Guerre de mouvement, guerre de positions, Antonio Gramsci définit d’une part l’intellectuel organique et son clône : l’expert en légitimation. Celui-ci sert à la construction du discours des gouvernants en l’appuyant par son expertise, à « légitimer » l’action du pouvoir dominant. À l’inverse, « l’intellectuel informateur », figure inspirée par Noam Chomsky, se donne l’objectif de déconstruire ce discours pour donner les clés de compréhension au citoyen et qu’il puisse lui-même juger l’action de la classe dominante.

Mais dans les années 1980, alors que la sphère intellectuelle française est à son plus grand éclat avec Gilles Deleuze, Claude Lévi-Strauss, Jean-Paul Sartre, Jacques Lacan, Roland Barthes, Raymond Aron et Paul Ricœur pour n’en citer que quelques uns, Michel Foucault développe le concept de « l’intellectuel spécifique ». En historien des sciences, il pense que le savoir est devenu si spécifique et étendu qu’il est devenu impossible pour une seule personne de le concentrer et d’apporter une réponse transversale et interdisciplinaire correcte. Ainsi, il pense qu’un intellectuel n’est plus qu’un seul spécialiste qui intervient dans l’espace public sur une question de société inhérente à son champ de recherche en mobilisant son savoir pratique. En ce sens, il s’oppose à l’intellectuel sartrien qui agit au nom de valeurs qui le dépassent. L’exemple le plus connu est certainement celui d’Oppenheimer, physicien atomiste qui a prévenu du danger nucléaire. On a donc assisté à la métamorphose du spécialiste mu en intellectuel. Ce concept foucaldien est nécessaire pour comprendre la structuration du milieu intellectuel d’aujourd’hui. Les personnalités médiatiques qui se disent « intellectuels» sont des imposteurs, en ce sens qu’il n’est plus possible de l’être comme on l’entendait autrefois.

La France, ce pays qui aime les idées, par SUDHIR Hazareesingh ( Traduction Google ) | POLITICO 22/09/15

Le déclin de l'intellectuel français,
par SUDHIR Hazareesingh ( POLITICO 22/09/15 )

L'une des inventions les plus caractéristiques de la culture française moderne est l '«Intellectuel».

Les intellectuels en France ne sont pas seulement des experts dans leurs domaines, tels que la littérature, l'art, la philosophie et l'histoire. Ils parlent aussi en termes universels, et devraient fournir une orientation morale sur les questions sociales et politiques générales. En effet, les intellectuels français les plus éminents sont des icônes presque sacrées, qui sont devenues des symboles globaux des causes qu'ils défendent - ainsi la puissante dénonciation de Voltaire de l'intolérance religieuse, la défense enthousiaste de Rousseau de la liberté républicaine, la tirade éloquente de Victor Hugo contre le despotisme napoléonien, le plaidoyer passionné de Émile Zola pour la justice lors de l'affaire Dreyfus, et le plaidoyer audacieux de Simone de Beauvoir pour l'émancipation des femmes.

Surtout, les intellectuels ont fourni aux français un sentiment réconfortant de fierté nationale

Comme le penseur progressiste Edgar Quinet l'a dit, avec une grande cuillerée de gauloise auto-satisfaction: «la vocation de la France est de se consommer pour la gloire du monde, pour les autres autant que pour elle-même, pour un idéal qui doit encore être atteint de l'humanité et de la civilisation du monde ".

Cette intellectualisme français se manifeste aussi dans une éblouissante collection de théories sur la connaissance, la liberté et la condition humaine. Les générations successives d'intellectuels modernes - la plupart d'entre eux issus de l'École Normale Supérieure de Paris - ont vivement débattu de la signification de la vie dans des livres, des articles de journaux, des pétitions, des revues et journaux, dans les domaines philosophiques tels que le rationalisme, l'éclectisme, le spiritisme, le républicanisme, le socialisme, le positivisme et l'existentialisme.

Cette activité fébrile théorique est venu en tête dans les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale avec l'émergence du structuralisme, une grande philosophie qui a souligné l'importance des mythes et de l'inconscient dans la compréhension humaine. Ses principaux représentants étaient le philosophe de la puissance et de la connaissance,  Michel Foucault et l'ethnologue Claude Lévi-Strauss, tous deux professeurs au Collège de France. Parce qu'il a partagé le nom de la célèbre marque de vêtements américains, Lévi-Strauss a reçu des lettres lui demandant toute sa vie des livraisons de blue-jeans.

Le symbole ultime de l'intellectuel rive gauche était le philosophe Jean-Paul Sartre, qui a pris le rôle de l'intellectuel public de la plus haut importance. L'intellectuel engagé a le devoir de se consacrer à l'activité révolutionnaire, à remettre en question les orthodoxies établies, et de défendre les intérêts de tous les groupes opprimés. Fidèle à l'appel de Sartre était le glamour pure qu'il a donné à l'intellectualisme français - avec sa promesse utopique d'un avenir radieux; son ton polémique de balayage et sa célébration des effets purifiants d'un conflit; son style de vie bohème et insouciant, qui repoussa délibérément les conventions de la vie bourgeoise; et son mépris non dissimulé pour les institutions établies de son temps - qu'ils soient de l'État républicain, le Parti communiste, le régime colonial français en Algérie, ou le système universitaire.

Comme il le dit, il a toujours été un «traître» - et cet esprit anticonformiste était au centre de l'aura qui entourait intellectuels français modernes. Et même s'il détestait le nationalisme, 

Sartre involontairement a contribué au sentiment de la grandeur française à travers son mode de réalisation de l'éminence culturelle et intellectuelle, et sa supériorité sans effort. En effet, Sartre était sans doute l'un des plus célèbres personnalités françaises du 20ème siècle, et ses écrits et polémiques ont été ardemment suivis par les élites culturelles à travers le monde, de Buenos Aires à Beyrouth.

vendredi 19 juillet 2019

Pourquoi le despotisme oriental n’est pas mort, par Jean-Sylvestre Mongrenier | Institut Thomas More 10 octobre 2017

La crise nucléaire nord-coréenne est provisoirement éclipsée par le dernier tir balistique iranien, la proche décision de Donald Trump sur l’accord du 14 juillet 2015 et les agissements du régime chiite-islamique au Moyen-Orient. Serait-ce donc le calme avant la tempête ? 

En l’état des choses, la question nord-coréenne est dans une impasse, d’autant plus que cette crise oppose indirectement les Etats-Unis et la Chine, au péril de ce que Graham Allison nomme le « piège de Thucydide ». Les commentateurs se sont emparés de l’expression, en appellent à la prudence et font comme s’il s’agissait d’une affaire exclusivement sino-américaine. A contrario, il importe de comprendre que les alliés européens des Etats-Unis ne pourront pas s’abstraire de cette confrontation qui, outre sa dimension géostratégique globale, met aussi en question les valeurs universelles portées par l’Occident.

Le despotisme oriental n’est pas mort

Le « piège de Thucydide » désigne la situation d’affrontement dans laquelle se trouve une puissance régnante remise en cause par une puissance ascendante. Lorsque la première s’efforce de défendre le statu quo, la seconde entend bouleverser l’ordre des choses et imposer sa propre conception de l’ordre international. La suprématie mondiale n’étant pas un bien divisible, la situation s’avère tragique et menace de basculer dans la guerre. 

Auteur de Destined for War : Can America and China Escape Thucydide’s Trap (2017), Graham Allison se réfère à Thucydide, historien et contemporain de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.). « En fait, expliquait ce dernier, la cause la plus vraie est aussi la moins avouée : c’est à mon sens que les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux Lacédémoniens, les contraignant ainsi à la guerre » (trad. Jacqueline de Romilly, 1958). La période qui précède la guerre du Péloponnèse est en effet marquée par la transformation de la Ligue de Délos en un outil de l’impérialisme athénien, au point de débaucher les alliés de Sparte, confinée dans le Péloponnèse et sommée par Corinthe de contrer Athènes.

Pourquoi vouloir à nouveau marcher sur la Lune ?



D’abord, il y a eu Neil Armstrong avec Apollo 11, le 21 juillet 1969. Puis onze autres Américains ont marché sur la Lune en l’espace de quelques années. Mais aujourd’hui, cela fait déjà plus de quarante-sept ans qu’aucun être humain n’a frôlé la surface de notre satellite. Les coûts exorbitants de ces expéditions ont, en effet, découragé tous les gouvernements de relancer ce type de missions. 

Mais ce désintérêt pour la Lune semble bien avoir pris fin. 

Les Etats-Unis prévoient par exemple d’envoyer à nouveau des humains sur sa surface d’ici à 2024. Et la Chine, l’Europe, la Russie ainsi que le Japon ont également fait part d’ambitions similaires à plus ou moins long terme. Comment expliquer ce regain d’intérêt ? Quels intérêts concrets y a-t-il à vouloir à nouveau poser le pied sur la Lune ?

Et comment mener une telle entreprise ? Explications en vidéo et à grands renforts d’effets spéciaux.

La Chine se prépare à une longue guerre froide technologique, par Arnaud Leparmentier et Simon Leplâtre | Le Monde 21 mai 2019

Huawei est dans le collimateur du président Donald Trump. En réalité, les Américains refusent que les Chinois, adversaires stratégiques, se hissent au même niveau qu’eux.
Face à l’Amérique, Xi Jinping en appelle aux mânes de Mao Zedong. Le président chinois s’est rendu, lundi 20 mai, à Yudu, dans le Jiangxi, où commença, en 1934, la « Longue Marche » des communistes pour échapper aux nationalistes de Tchang Kaï-chek. Flanqué de son négociateur commercial en chef, Liu He, M. Xi a aussi visité, à Ganzhou, une usine de terres rares, ces métaux indispensables à l’industrie informatique mondiale et largement contrôlés par Pékin. Chacun a compris le message : la Chine se prépare à un long conflit commercial et stratégique avec les Etats-Unis. Elle est prête à en supporter les affres et à riposter.

Cette sortie illustre la montée des tensions, alors que les Etats-Unis ont engagé avec la Chine une guerre froide technologique. Huawei, numéro deux mondial des télécoms derrière le coréen Samsung, mais devant l’américain Apple, est dans le collimateur du président Trump. Estimant que le groupe chinois représente un risque pour la sécurité nationale et la violation de la vie privée de ses utilisateurs en raison de ses liens étroits avec Pékin, Washington l’a placé sur la liste des entreprises menaçant la sécurité nationale.

Les firmes américaines doivent désormais demander une licence avant de commercer avec Huawei – licence dont il a été indiqué qu’elles ne l’obtiendraient pas. Les fournisseurs américains s’exécutent, à commencer par Google. L’entreprise a décidé de priver Huawei de l’accès à certains de ses services, comme le système d’exploitation Android, et applications (Chrome, YouTube, Gmail, Maps). Un coup dur pour le chinois. La décision de Washington touche aussi de grands fabricants américains de semi-conducteurs, tels que Qualcomm ou Intel, ces derniers ayant informé leurs employés qu’ils cesseraient, eux aussi, de fournir Huawei, selon l’agence Bloomberg.

Lire aussi  Google coupe les ponts avec Huawei : ce que ça change pour les utilisateurs

Devant ces inquiétudes, Washington a semblé vouloir calmer le jeu, en décrétant, lundi, un délai de quatre-vingt-dix jours avant d’imposer ces sanctions. Tergiversations qui ne font que refléter l’absence de stratégie fiable à la Maison Blanche. Il n’empêche, Huawei est dans la ligne de mire. En Chine, ces sanctions suscitent plus de patriotisme que d’angoisse.

Les appels à boycotter Apple en signe de représailles sont nombreux sur Weibo, l’équivalent local de Twitter. Longtemps empreints de retenue, les médias d’Etat chinois ont renforcé leurs programmes patriotiques. Au menu notamment La Bataille de la montagne de Shangganling, une production de 1956 qui relate la résistance héroïque de soldats chinois face aux Américains lors de la guerre de Corée (1950-1953), seul conflit armé qui vit leurs troupes opposées dans des combats directs.

Le président de HiSilicon, la filiale de Huawei qui fabrique ses puces électroniques, au cœur de la stratégie d’indépendance technologique du groupe chinois, a écrit un texte passionné à ses employés, le 17 mai, dans lequel il explique que l’entreprise a, de longue date, préparé un plan B, au cas où elle serait privée de produits américains. « Aujourd’hui, la roue de la fortune a tourné, et nous voici arrivés à ce moment extrême et sombre où une supernation bouleverse sans pitié le système industriel mondial », explique He Tingbo.

Le patron de Huawei a également répliqué, mardi, en avertissant les Etats-Unis qu’ils « sous-estimaient » son entreprise. « En matière de technologie 5G, ce n’est pas en deux, trois ans que les autres entreprises pourront rattraper Huawei », a souligné Ren Zhengfei, ajoutant : « En cas de difficultés d’approvisionnement [de semi-conducteurs], nous avons des solutions de rechange (…) On ne pourra pas nous isoler du reste du monde. »

Entreprise symbole de la Chine innovante

Trois lectures, pas forcément exclusives, peuvent être faites de la crise Huawei. 

Première interprétation : les Américains prennent Huawei, fierté nationale chinoise, en otage pour peser sur les négociations commerciales bilatérales. Celles-ci ont capoté, le mois dernier, parce que Xi Jinping aurait fait une erreur d’analyse. Il aurait jugé Donald Trump affaibli par un possible ralentissement économique – inexistant, du moins pour l’instant – et aurait moins cédé que promis aux Américains sur les transferts forcés de technologie et les brevets.

En riposte, M. Trump a augmenté les droits de douane et attaqué Huawei. « Huawei est devenu un levier clair de la négociation globale américaine. Dans les colloques, on explique que, pour parler à la Chine, il faut parler à Huawei », estime Philippe Le Corre, spécialiste de la Chine à Harvard. Très populaire auprès des consommateurs chinois, le gouvernement de Pékin ne peut pas abandonner cette entreprise, symbole de la Chine innovante.

Deuxième lecture : le dossier est en réalité décorrélé, et répond à une inquiétude stratégico-militaire réelle. Les Américains ont de facto banni les produits Huawei de leur territoire depuis 2012 et veulent empêcher l’entreprise de déployer sur la planète la technologie dite de la 5G. Bien plus puissante que la 4G, elle est plus stratégique, puisqu’elle traitera des données extrêmement délicates, en lien avec Internet, pour les piloter les voitures autonomes, les équipements médicaux ou les usines.

Lire aussi : La guerre commerciale entre Washington et Pékin s’envenime

Retard dans les microprocesseurs

Troisième lecture : il s’agit d’une guerre technologique tout court, les Américains refusant que les Chinois, adversaires stratégiques du XXIe siècle, se hissent au même niveau qu’eux. Dans cette querelle, le fait que les Chinois volent, copient, pillent les technologies devient secondaire : il ne faut pas qu’ils y aient accès. Depuis un an, on s’est aperçu que les Chinois étaient plus dépendants des Américains que ne le pensaient les observateurs, en raison de leur retard dans les microprocesseurs. Au printemps 2018, il a suffi d’interdire les exportations de puces informatiques pour que ZTE, numéro deux des télécoms chinois, mette la clé sous la porte pendant trois mois. L’administration Trump veut maintenir cette avance.

Si cette stratégie est durable, il s’agit d’un renversement de la globalisation. La diffusion des technologies s’est faite très rapidement depuis un demi-siècle, exportée à coût marginal hors des Etats-Unis et, le cas échéant, d’Europe et du Japon. En voulant isoler la Chine, les Américains créent deux mondes, avec des technologies parallèles, à supposer qu’il soit possible d’éviter les imitations et diffusions technologiques. En tout cas, ils incitent la Chine à développer ses propres technologies, dans tous les domaines, pour s’affranchir durablement des Etats-Unis.

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant) et Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance)

La sale guerre des terres rares, par Simon Lapointe | Les Amis du Monde Diplomatique Versailles 7 avr. 2018







En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets connectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole.

Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergétique que Guillaume Pitron nous raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mission de résoudre.

jeudi 18 juillet 2019

Les anti-Lumières: Maistre, Burke : les contre-révolutionnaires | France culture 20/04/2017



La Bataille du Mans
Aujourd'hui, effroyable voyage chez les antirévolutionnaires en compagnie de Jean-Yves Pranchère.

Qui sont les plus sataniques ? La révolution ou les contre-révolutionnaires ? Qui sont les plus radicaux, les plus belliqueux ? Qu'est-ce qui horrifie tant les contre-révolutionnaires ? Pas uniquement la Terreur, en tout cas. Ce qui les horrifie, c'est aussi la naissance des Droits de l'homme, le trépas de la monarchie, le dévoiement de ses institutions, et la philosophie qui « ronge le ciment qui unissait les hommes », comme l'écrit Joseph de Maistre, contre laquelle il est urgent de faire l'éloge du préjugé ; et ces préjugés, « nous les aimons, parce qu'ils sont des préjugés » (Edmund Burke)

Le texte du jour

« La génération présente est témoin de l'un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l'œil humain : c'est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l'univers regarde. […]

Il n’y a plus de prêtres; on les a chassés, égorgés, avilis; on les a dépouillés: et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd’hui l’aumône qu’ils donnaient jadis. Vous craignez la force de la coutume, l’ascendant de l’autorité, les illusions de l’imagination: il n’y a plus rien de tout cela; il n’y a plus de coutume; il n’y a plus de maître: l’esprit de chaque homme est à lui. La philosophie ayant rongé le ciment qui unissait les hommes, il n’y a plus d’agrégation morale. [...] Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés ; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes ; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies ; et sur ces autels que la foi antique environna de chérubins éblouissants, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n'a donc plus de plaintes à faire ; toutes les chances humaines sont en sa faveur ; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. »

Alain Finkielkraut - Comment peut-on être nietzschéen ?



" De Montaigne, Nietzsche disait " qu'un tel homme ait écrit en vérité, on a plus de plaisir à vivre sur la terre." 

Peut-on étendre cet éloge à Nietzsche lui-même ? Certains philosophes semblent le penser notamment Dorian Astor qui coordonne avec Alain Jugnon " Pourquoi nous sommes nietzschéens " en réponse à un ouvrage déjà ancien où de nombreux auteurs expliquaient pourquoi ils ne l'étaient pas. Dorian Astor a dirigé aussi un dictionnaire Nietzsche auquel a collaboré Céline Denat qui publie par ailleurs " Nietzsche, généalogie d'une pensée ".

Cette fière proclamation de nietzschéisme pourtant ne va pas de soi. L'attrait qu'exerce Nietzsche tient essentiellement à sa critique incandescente de la métaphysique qui fuit la vie et le sensible au profit d'une vie prétendument située au delà de la vie. " La fantasmagorie d'une vie autre, écrit-il, nous sert à nous venger de la vie " ... " Vivre c'est essentiellement dépouiller, blesser, dominer ce qui est étranger et plus faible, l'opprimer, lui imposer sa propre forme, l'englober et au moins l'exploiter". Enfin dans " Généalogie de la morale " il écrit " la vie procède essentiellement, c'est à dire dans ses fonctions élémentaires, par infraction, violation, exploitation ou destruction et elle ne peut être pensée sans cela." D'où ma question posée à mes invités : comment peut-on être nietzschéen ?"

Alain Finkielkraut

Céline Denat, maître de conférences à l’université de Reims- Champagne-Ardennes, spécialiste de philosophie allemande moderne, et membre et coordinatrice du Groupe international de Recherches sur Nietzsche

Dorian Astor, philosophe et germaniste, spécialiste de Nietzsche

Les anti-Lumières : « Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie, ils sont de retour. » ou La dialectique de la raison de Max Horkheimer & Theodor Adorno



« Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie, ils sont de retour. »

Drancy, 1942
La dernière sortie de la candidate du Front national sur la non-responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’Hiv a suscité de nombreuses réactions

Et l’on peut se demander si ce n’était pas le but recherché sous le prétexte affiché de combattre « l’esprit de repentance »… Pour relancer sa morne campagne, ponctuée de ternes apparitions médiatiques. D’autant que, comme à son habitude, elle a tenté de concilier tous les bords de son électorat en ajoutant plus tard que le gouvernement de Vichy était « illégal », selon l’ordonnance publiée à Alger par le gouvernement provisoire du général de Gaulle le 9 août 1944, récupérant du même coup une référence gaullienne. Mais pour Annette Wieviorka dans Le Monde.fr « La France, c’était à la fois de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy ». 

L’antisémitisme est l’angle d’attaque adopté par Jean Rouaud dans sa chronique de L’Humanité, et plus précisément celui de Céline. Il suffit de le lire dans son entier, dit-il – car « lui-même ne jugeait pas ses pamphlets comme des tirés à part » – pour « avoir un exemple de la grande manipulation qui a mis en scène ce refoulé national », et retrouver « en direct cette tension, cet effort permanent pour camoufler ce fond rageur, haineux ». C’est en l’occurrence le camouflage du style, mais « quand les attaques antisémites pleuvent contre Blum, Céline tombe le masque et, débarrassé de son surmoi poétique, livre ses pamphlets ». Un observateur éclairé de la vie intellectuelle française à l’époque dit son effarement devant le brûlot et son audience. Dans ses Lettres sur la littérature adressées à Max Horkheimer, Walter Benjamin souligne en mars 1938, que « dans les conversations et dans la presse » il tombe très souvent sur Bagatelles pour un massacre. Pourtant, face à ce « flot d’injures » qui semble avoir été écrit « en grande hâte et avec la conscience des possibilités avantageuses de ses ventes », « le lecteur peut difficilement être convaincu que l’auteur se prend lui-même au sérieux ». Ça n’empêche pas Marcel Arland d’écrire dans la NRF : « Il est bon que de tels réquisitoires s’élèvent, même confus, même brouillons, même faux sur la moitié des points. »

Dans un Hors-série sur les anti-Lumières, Philosophie magazine revient sur la généalogie d’une tradition intellectuelle qui fait aujourd’hui un retour en force

« Ils ne croient pas au progrès, ils méprisent la démocratie » : on peut affirmer, sans confusions ni amalgames, notamment avec l’antisémitisme, que ce courant de pensée entretient des liens historiques et intellectuels avec le nationalisme et le fascisme, selon l’historien des idées Zeev Sternhell.

Comme le rappelle Sven Ortoli, c’est probablement Nietzsche qui est l’inventeur du terme « anti-Lumières », qu’il utilise à propos de Schopenhauer et de Wagner pour désigner un « autre sommet de la pensée » que celui des Lumières. Le romantisme, notamment en Allemagne, avait déjà opposé à l’esprit des Lumières, et à l’empire de la raison universelle, l’importance des racines et de l’appartenance à une « communauté de destin ». Le jeune Herder ironise ainsi, déjà en 1773 : « Dieu merci, tous les caractères nationaux sont effacés ! Nous nous aimons tous, ou plutôt aucun d’entre nous n’a besoin d’aimer les autres ; nous nous fréquentons, sommes complètement égaux entre nous… Nous n’avons pas, il est vrai, de patrie, d’êtres que nous puissions appeler les nôtres, mais nous sommes des amis de l’humanité et des cosmopolites. » L’égalitarisme, notamment dans sa version marchande contemporaine – style United Colors – sera plus tard vilipendé comme une « tyrannie de l’uniformisation ». Mais l’affaire est plus complexe qu’il ne semble, car des philosophes marxistes ont également critiqué cette propension du rationalisme de l’ère capitaliste à faire des humains des « copies conformes », en dénonçant « l’indifférence du marché à tout ce qui a trait à la naissance », pour que l’individu, comme sujet de l’échange, abandonne ce qu’il a d’unique, de différent des autres. La raison révèle ainsi son pouvoir de « contrainte sociale », tout en imposant l’unité d’une collectivité basée sur la négation de l’individualité.

La horde des jeunesses hitlériennes « n’est pas un retour à l’antique barbarie mais le triomphe de l’égalité répressive », écrivent Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La dialectique de la raison, un livre publié en 1944 mais pensé dès l’avènement du nazisme. Sa thèse peut être résumée comme le mouvement qui transforme l’idée d’une totalité rationnelle en raison totalitaire. « C’est le rejet radical d’une idée universelle d’humanité qui permet l’extermination des juifs, mais seul un dispositif rationnel peut la mettre en œuvre » ajoute Enzo Traverso.

Et Isaïah Berlin rappelle la vision prophétique des saint-simoniens qui estimaient que « la tâche de l’avenir réside dans la réconciliation des idées de Joseph de Maistre avec celles de Voltaire ». Car les systèmes totalitaires combinent effectivement, dans leurs actes si ce n’est dans leur rhétorique, les penchants réactionnaires, l’obscurantisme du « blut und boden » et la référence à l’ordre, soit une concession assumée au mythe de la Raison.

Par Jacques Munier